Confessions d’un apiculteur repenti

Extrait de l’article « Éternité et infini, confessions d’un apiculteur repenti » rédigé par l’apiculteur Henri Giorgi.
>> Article disponible dans le premier numéro d’Abeilles en liberté (voir liens en pied de page).

Je ne sais pas pour vous ! Mais pour ma part l’esthétique de cette “abeille“ robotisée m’inspire une cruelle vision : elle représente la silhouette de « La Mort » dans le pire de mes cauchemars. Pourtant, si mon idée n’est pas ici de m’épancher sur le sujet de cette aberration technologique, intellectuelle et éthique, il se pourrait bien que celui-ci en construise la conclusion. Comment en sommes-nous arrivés là ? Et pourquoi ?

C’était hier… ou l’âge d’or de l’apiculture

Nous devons être encore quelques milliers à avoir débuté l’apiculture il y plus de quarante ans. L’ Âge d’or de l’apiculture ! Avec le recul et à la vue de ce qu’est devenue l’apiculture aujourd’hui, ce n’est pas inexact.

Mais alors, quels sont les éléments qui ont fait que notre embarcation apicole prenne l’eau de toute part ? Nous qui avons vécu cet « Âge d’or », ne serions-nous pas responsables de cette situation ? Devons-nous culpabiliser de ne pas avoir su détecter ses fragilités ?

Tous vous le diront, à la fin des années 70, les ruchers voyaient le nombre de ruches croître d’année en année par le seul fait des essaimages naturels. D’avril à début juin, des essaims venaient se loger dans les piles de hausses entreposées au rucher. Le ciel des villages était sillonné de comètes qui, bien souvent, ne faisaient même pas relever la tête du paysan dans sa cour de ferme. Les ruches “Dadant“ pouvaient être garnies de douze cadres, les “Layens“ de leurs cadres démesurés, les hausses se remplissaient de miel dans une atmosphère d’abondance naturelle.

Colza et tournesol n’étaient pas encore ces pièges empoisonnés que l’on fuit aujourd’hui. Les champs fleurissaient, encerclé des bataillons ailés qui du matin tôt au soir tard emplissaient jusqu’aux dernières cellules à disposition. Les jardins et vergers n’avaient pas encore été anéantis par les lotissements, parkings, zones industrielles ou commerciales, tous, futurs ravageurs de territoires féconds. En attendant ces inexorables avancées mortifères, les prairies fleurissaient, les vergers bourdonnaient, les haies et les chemins forestiers resplendissaient. Ce n’est pas une image idéalisée, c’était notre réalité.

La nuit tombée, les planches de vol étaient encombrées d’une population ne trouvant plus place dans les ruches. Et sous les pattes des expulsées provisoires, des filets d’eau issus du travail d’élaboration du miel, coulaient et gouttaient jusqu’au sol. Oui, les mauvaises saisons d’hier ressemblaient aux (très) bonnes d’aujourd’hui.

Beaucoup d’apiculteurs avaient une démarche apicole des plus simplistes. En effet, pourquoi vouloir plus de production alors que la générosité naturelle de la nature comblait déjà largement nos espérances ? Une, voire deux hausses pleines de miel étaient une moyenne courante pour l’apiculteur d’hier. Mises en place au printemps, elles étaient relevées à la mi-août (à l’exception du colza récolté rapidement) et offraient un miel multi floral commun à presque tous.

Pour les plus “aventureux“, la littérature apicole offrait des méthodes aussi variées qu’originales… La bi-ruche promettait des récoltes absolument faramineuses par le seul fait de faire cohabiter deux colonies intégrales dans la même ruche… Double colonie, donc double récolte en théorie. La pratique démontrait bien souvent le contraire… Une forme de compétition dans le nombre de hausses empilées sur les ruches s’instaurait. Nous nous plongions alors dans les écrits d’ Alin Caillas et autres précurseurs de l’apiculture dite moderne pour y puiser LA méthode qui ferait de nous les champions du printemps suivant…

Produire de la gelée royale, summum de la manipulation

Pour ma part, j’étais fasciné du pouvoir offert par les méthodes de changement et de renouvellement des reines. Interagir sur le développement et le destin d’une colonie, uniquement par les quelques manipulations de cadres que cela nécessitait, me passionnait. Après quelques stages de formation auprès des “Maîtres“ de l’époque, je me lançais dans l’élevage de reines qui allaient remplacer celles que je ne supportais pas de voir vieillir dans mes ruches. De là à passer à la production de gelée royale, il n’y avait qu’un tout petit pas, que j’ai franchi.

Cette spécialité de l’apiculture reste ce qui peut être considéré comme le summum de la manipulation des abeilles et de leurs équilibres intimes. Je construisais des ruches spécialement équipées pour cette production et surtout compatibles avec les manipulations qu’elle impliquait. Les premières colonies sélectionnées ne tardèrent pas à me “claquer“ dans les mains. L’art du picking ne s’acquiert pas par la seule volonté du pratiquant. De greffages en cupules, de cupules en cadres portes-cupules, le temps passant m’amena tout de même à quelques satisfactions. Mais, bémol, là où le maître “Caillas“ annonçait 500 g de gelée royale par ruche et par an, je parvenais, par sa méthode, à en produire, dans le meilleur des cas, à peine 300 g.

abeilles en liberté - gelée royale

Après trois saisons, j’arrêtais de pratiquer ces manipulations. La casse était énorme et j’avais de plus en plus de mal à sacrifier mes meilleures colonies, simplement pour satisfaire une clientèle empêtrée dans le désir irrationnel de la cure de jouvence. Au fond de mon inconscient, les prémices d’un mal-être à manipuler et à corrompre des équilibres que ma passion des abeilles trouvait admirables, était en train de naître.

Je n’en prendrais conscience que bien des années plus tard. La nature nous offrant abondance en abeilles et territoires floraux illimités, moi et mes collègues étions tournés vers une apiculture à visée de production unique qui nous engageait tous, en parfaite bonne conscience, dans les techniques “d’intensification“ apicoles. On nous martelait que l’abeille était naturellement manipulable, une matière vivante propre à progresser dans ses performances, au profit de l’apiculteur. Les notions de fatigue, d’épuisement, de renouvellement permanent si nous pouvions les concevoir pour nous-mêmes ou les animaux domestiqués, ne s’appliquaient absolument pas aux abeilles.

Elles étaient le “phénix“ qui se renouvelle en permanence, sans jamais montrer le moindre signe physique d’abattement. Voici le schéma de fonctionnement que je pratiquais en 1985. J’étais installé en Bourgogne, mon “cheptel“ : environ une centaine de colonies logées en ruches Dadant 10 et 12 cadres, accompagnées de quelques Langstroth et Layens horizontales.

Bien qu’entourée des vignobles, côté Saône, la plaine offrait d’immenses forêts, des prairies d’élevage bovins et des champs de blé, colza, tournesol, maïs. Le sous-sol humide et la terre alluvionnaire de la Saône favorisent une végétation nectarifère et pollinifère : tilleuls, merisiers, chênes, saules, acacias, ronces, pruneliers, fruitiers de toutes espèces…

L’abeille était naturellement manipulable et matière vivante propre à progresser dans ses performances. Les notions de fatigue, d’épuisement, de renouvellement permanent si nous pouvions les concevoir pour nous-mêmes ou les animaux domestiqués, ne s’appliquaient absolument pas aux abeilles. Elles étaient le “képhir“ qui se renouvelle en permanence, sans jamais montrer le moindre signe physique d’abattement.

Reines sacrifiées

Côté collines, appelées aussi « les côtes et arrière-côtes » à l’ouest de la plaine de la Saône, au-dessus des vignobles se trouvent des vallons, des combes et des versants d’exposition inadéquate pour les vins d’exception… Et c’est là que vivent les véritables trésors végétaux, pour nous les apiculteurs… Une flore exceptionnelle faite d’innombrables orchidées sauvages, d’hectares de buis, de framboisiers, d’amélanchiers, d’érables, d’acacias, de tilleuls, de cornouillers, de serpolets, etc…

Inutile alors de pratiquer la transhumance, les ruchers sédentarisés en plaine procuraient trois récoltes par saison et ceux installés « dans les côtes », deux. Dès le printemps, je dédiais une dizaine de mes meilleures colonies à l’essaimage artificiel par division. Division de deux pour les Dadant 10 cadres et trois pour les 12 cadres.

Confessions d’un apiculteur repenti

Les essaims se développaient sur le colza en plaine et il était fréquent que ces essaims fassent colonies dans la saison, voire, donnent une récolte l’été. Les colonies qui n’étaient pas en plein développement à la mi-mai étaient réunies deux par deux, séparées par deux feuilles de papier journal imprégnées d’un sirop mentholé. L’édifice des deux ruches superposées était démonté dans les trois jours qui suivaient.

Ne restait plus qu’une ruche où les deux populations ne faisaient plus qu’une. Une des reines avait été sacrifiée par un combat royal. Huit jours plus tard, après un rapide passage de la population au travers d’une grille à reine, la reine survivante était supprimée. Trois jours encore, et élimination de toutes les amorces de cellules royales. Enfin, le lendemain, après vérification qu’aucune cellule n’ait été oubliée, j’introduisais au centre de la colonie un cadre de couvain en majorité œufs et très jeunes larves puisé dans une bonne colonie sélectionnée dans le rucher.

Avant l’introduction, je perçais la bâtisse de trois ou quatre trous au milieu des jeunes larves. À tous les coups, c’est à cet endroit que les cellules royales étaient par la suite les plus belles. Le devenir de cette opération était : jeune reine sélectionnée et colonie populeuse à venir pour les saisons suivantes.

Des abeilles venues d’ailleurs par wagons entiers

Il était rare que je fasse du nourrissement d’automne ; exceptionnellement sur quelques colonies que mon inattention avait laissées pour compte. Voici donc, à quelques détails près, le déroulé de mon apiculture d’hier.

Quelques maladies de passage venaient parfois s’immiscer dans les rouages bien huilés d’une apiculture que je qualifierais de « bon père de famille » : acariose, nosémose, diverses attaques mycosiques (surtout en forêt). Les démarches étaient simples. Le diagnostic se faisait sur la planche de vol et sur une rapide observation du couvain…

Bon an, mal an, malgré ces problèmes sanitaires endémiques aux abeilles, les ruchers progressaient en population d’une dizaine de pour cent par an, sans pour autant que l’apiculteur soit une pointure. Pour la partie professionnelle et industrielle de l’apiculture, les choses allaient aussi grand train. De nouvelles abeilles venues d’outre-frontières peuplaient déjà des milliers de ruches, tandis que nous en étions encore à nos bonnes vieilles abeilles noires, ignorants totalement qu’il puisse y a en avoir d’autres !

Nos critères de sélection, appris par cœur dans les « modes d’emplois » littéraires de l’apiculture, étaient simples : colonies essaimant peu, douces et productives. Les professionnels de haut niveau, ceux qui exploitaient 500 ruches et au-delà, étaient déjà eux sur un autre registre, faisant le choix d’adopter des races d’abeilles supposées supérieures en tout.

Aussi, c’est par wagons et camions entiers que se déversaient dans les campagnes, des abeilles venues d’Italie entre autres. Mais aussi, puisque la nature était jugée incapable de perfection (sic), d’abeilles génétiquement croisées. En une abeille, vous pouviez avoir toutes les prétendues qualités d’Apis mellifera, carnica, cecropia, anatoliaca, sahariensis et monticola… En bref, une macédoine d’abeilles capable de révolutionner la pratique apicole.



Retrouvez l’intégralité du dossier « Pourquoi changer notre regard sur les abeilles ? » dans les deux premiers numéros de notre revue Abeilles en liberté, disponible en ligne :

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