Les Symphytes, des pollinisateurs méconnus

par Adrien Pierrin.

Article rédigé par Guillaume Lemoine dans le dixième numéro de la revue Abeilles en liberté.

Des hyménoptères primitifs

Lorsque l’on parle d’Hyménoptères, l’image de l’abeille ou de la guêpe s’impose à nous. Les Hyménoptères se caractérisent principalement par leur « taille de guêpe », c’est-à-dire l’étranglement entre le thorax et l’abdomen qui en font des espèces particulièrement mobiles. Il s’agit là du sous-ordre des Apocrites qui regroupe deux groupes d’espèces. Le premier correspond aux Térébrants (Ichneumons, Aphidiidés, Chalcidoïdés et Cynipidés…) dont les femelles ont un ovipositeur de section circulaire et pour lesquelles nombreuses espèces sont des parasitoïdes, c’est-à-dire que leur larve vit aux dépens des espèces hôtes et que la présence de celle-ci dans le corps de l’espèce parasitée entraîne la mort de cette dernière ; alors que chez les espèces « parasites », le parasite n’entraîne pas la mort de l’hôte.
Le second groupe présent chez les Apocrites est celui bien mieux connu des Aculéates. Chez ces hyménoptères, les espèces sont caractérisées par la présence d’un aiguillon (dard) chez les femelles (en dehors des fourmis) comme en ont les abeilles et guêpes. À coté des Apocrites existe un second sous-ordre : celui des Symphytes, objets de cet article.

Les Symphytes (du grec sym et phytum : associé aux végétaux) appelés anciennement « mouches à scie », (sawflies en anglais) sont donc des Hyménoptères primitifs, ne possédant pas d’étranglement caractéristique entre le thorax et l’abdomen. La forme de la tête est généralement plus large que longue.

De la larve à l’imago

Les femelles ont un ovipositeur en forme de tarière plus ou moins dentée en scie et plus ou moins cachée. Elles ne réalisent pas de nids et ne vivent pas en société. Les œufs sont déposés à la surface ou à l’intérieur de la plante dont la larve se nourrira. Le plus souvent la femelle incise les végétaux à l’aide de sa scie pour y déposer ses œufs dans l’entaille ou dans une cavité qu’elle a créée. Les œufs déposés ont la capacité de doubler de taille avant éclosion.
Cet accroissement est attribué à l’absorption par endosmose des liquides de la plante sur laquelle ils ont été placés. Leurs larves sont phytophages (consommatrices de bois, de tiges herbacées ou de feuilles). Les larves qui vivent sur les feuilles, pour de nombreuses espèces, ressemblent à des chenilles (larves de lépidoptères) alors que les espèces endophytes (vivant à l’intérieur des plantes herbacées ou ligneuses) ont des yeux, pattes et des colorations très réduites. Certaines larves sont cécidogènes, c’est-à-dire qu’elles provoquent une gale sur la plante sur laquelle l’œuf a été pondu.

Larves de symphytes
À gauche : Certaines larves ont un comportement grégaire et se rencontrent en groupe sur les feuilles des arbres.
En haut : nombreuses larves de symphytes ressemblent aux chenilles de lépidoptères (papillons).
En bas : la larve de la tenthrède limace Caliroa cerasi (ici sur feuille de prunier) ressemble à un têtard.

Aucune larve n’est hypogée, c’est-à-dire se développant sous la surface du sol, ni aquatique. Les larves des espèces phytophages terminent leur développement par la création d’un cocon souvent couvert de débris végétaux ou de terre. Il est généralement confectionné dans le sol. Pour certaines espèces comme les Diprion sp, le cocon est aérien et est réalisé sur la plante hôte. Un nombre non négligeable d’espèces sont bivoltines, c’est-à-dire qu’elles ont deux générations par an (début de printemps et fin août-début septembre généralement). Certaines espèces ont jusqu’à trois générations par an. Les espèces monovoltines se rencontrent plus généralement au cours de l’été (comme certaines espèces de la famille des Argidés ou du gente Tenthredo (Tenthrédinidés). Précisons également, comme pour de nombreuses espèces phytophages, que le nombre d’individus d’une même espèce peut varier de façon importante d’une année à l’autre. Il s’agit d’espèces diurnes que l’on rencontre de mars à octobre, notamment en fin de printemps et en été. Plusieurs espèces sont parthénogénétiques. Il s’agit d’une parthénogénèse thélytoque (les œufs non fécondés donnent des femelles). Chez les Symphytes, la taille de l’insecte adulte (imago) est en général constante et peu variable, sauf pour les espèces xylophages. Tout comme pour les Coléoptères xylophages, dont le cycle larvaire est long (plus d’un an), la croissance de la larve dépend de la qualité nutritive du bois mort ou dégradé consommé. On peut donc trouver chez les Xiphydriidae et les Siricidae de très petits individus comme des très grands. Le plus grand nombre d’espèces se rencontre ainsi en avril, mai et juin.

Les imagos ont une vie courte et peu active, Berland (1949) parle de quelques jours. Ils ont un vol lent et peu soutenu qui ne leur permet de parcourir que quelques mètres et ils ne se déplacent en général qu’en plein soleil par journée sans vent, et vont rarement loin de leurs plantes hôtes. Seules les espèces des genres Pamphilius ont un vol vif et rapide, et les Thichiosoma un vol bruyant. Les Symphytes restent immobiles et cachés lorsque le temps est couvert. Comme presque tous les imagos d’Hyménoptères, ils se nourrissent sur les fleurs de nectar, bien que d’autres peu nombreux sont encore phytophages au stade adulte, comme les espèces du sous-genre Pseudomacrophya. Certaines espèces (genres Rhogogaster et Tenthredo) sont carnivores et s’emparent de petits insectes notamment de Diptères, Ces dernières espèces sont, quant à elles, beaucoup plus mobiles dans la végétation, notamment lorsqu’elles chassent. Mentionnons également les caractéristiques alimentaires originales d’une treizième famille, au faible nombre en genres et espèces, et dont 3 espèces sont présentes en France, celle des Orussidés. Cette mention est justifiée par les mœurs particulières de leurs larves au sein des Symphytes. Les larves sont en effet apodes et sont des parasitoïdes, parasites internes de larves de Coléoptères xylophages (Buprestidés et Cérambycidés) ou de certains Hyménoptères Symphytes également xylophages (Siricidés).

Le sous-ordre des Symphytes accueille plus de 1 400 espèces en Europe occidentale. 735 espèces sont recensées en France (Noblecourt, 2020), réparties en treize familles que l’on peut regrouper en deux ensembles. Pour le premier, les principales familles sont celles des Tenthrédinidés (les fameuses Tenthrèdes), Argidés, Cimbicides… L’autre ensemble de familles réunit entre autres les Pamphiliidés, Xiphydriidés, Siricidés et Céphidés. Ces 7 familles regroupent à elles seules 95 % des espèces françaises. La faune européenne est d’origine nordique et orientale (Berland, 1949). Elle est dominée par son caractère d’hygrophilie (appréciant les régions humides et à basses températures notamment nocturnes). Les Symphytes sont donc plus abondants dans les régions où il y a des cours d’eau, bois et prairies (milieux frais et humides) et dans les vallées de montagne. Ils sont moins nombreux par contre dans les régions méditerranéennes plus arides. Leur écologie générale présente ainsi une différence notable avec celles des Aculéates (guêpes et abeilles) qui elles, sont bien plus abondantes en régions méditerranéennes, voire tropicales.

Tenthredo marginella et Elinora koehleri
À gauche : Tenthredo marginella à l’allure d’une petite guêpe.
À droite : Elinora koehleri dans une fleur de géranium sauvage.

Les familles les plus caractéristiques

Les Siricidés

La rencontre avec un grand Sirex de l’Épicéa (Urocerus gigas) ne passe pas inaperçue. Il s’agit d’une espèce forestière, dont la larve est xylophage, et l’adulte a les couleurs et la taille du frelon d’Europe. Il s’agit là d’une des plus grandes espèces d’Hyménoptères de notre pays. Comme les autres espèces de Siricidés, Il a un corps cylindrique très allongé prolongé d’un ovipositeur qui est une tarière protégée par une double gaine d’une taille également impressionnante. Les œufs sont pondus au cœur du bois et la larve s’y développe pendant plusieurs années. De couleur blanc-jaunâtre, elle a des pattes atrophiées pour pouvoir se déplacer dans le bois. Les Siricidés apparaissent de temps en temps dans les maisons qui ont utilisé des poutres en bois massif pour leurs charpentes et planchers. Les adultes ayant pondu sur les troncs entreposés sur les bords des chemins forestiers après la coupe des arbres, les larves continuent leur développement dans le bois après usinage et utilisation comme matériaux de construction. De nouveaux imagos sortent à la fin du développement des larves dans la maison qui a utilisé le bois, provoquant souvent quelques surprises voire émois chez les propriétaires. Les Siricidés comptent 12 espèces en France.

Les Xiphydriidés

Il s’agit d’une famille dont les représentants ont un corps allongé prolongé d’une tarière comme chez les Siricidés, mais d’une taille plus modeste. Leur tête ronde, bien séparée du thorax, et leurs longues antennes les rendent facilement reconnaissables. Les larves sont également xylophages. 4 espèces de cette famille vivent en France

Les Céphidés

Les Céphidés sont des espèces à l’abdomen allongé, linéaire et cylindrique ou au contraire comprimé latéralement. Ils ont également des larves endophytes qui ne vivent pas dans le bois mais dans les tiges de divers végétaux herbacés. Adaptées à la petitesse de leur lieu de développement elles ont également des pattes réduites. Certaines espèces comme Cephus pygmaeus et Trachelus tabidus sont responsables de dommages sur les cultures de céréales en se développant dans les tiges et provoquant ainsi le dépérissement des épis, voire « la verse des blés ». Les Céphidés au nombre de 20 espèces en France ont un corps fin et allongé. On les rencontre principalement au printemps dans les fleurs des renoncules jaunes.

Les Pamphiliidés

Il s’agit d’une famille dont les représentants ont de fortes mandibules, une tête et un corps assez larges et aplatis. Ils se distinguent des familles suivantes par leurs antennes longues et filiformes et par une séparation marquée au niveau du pronotum (entre la tête et le thorax), séparation qui est, comme on l’a vu, encore plus marquée chez les Xyphydriidés. Pour de nombreuses espèces de Pamphiliidés, les larves vivent regroupées au sein de toile tissée à l’extrémité des rameaux des arbres de nos forêts. Certaines espèces étaient considérées comme des ravageurs forestiers. 40 espèces
sont présentes en France.

Arge cyanocrocea et Megalodontes cephalotes avec Adscita statices
À gauche : Arge cyanocrocea.
À droite : Megalodontes cephalotes avec Adscita statices (zygène turquoise) sur scabieuse.

Les Tenthrédinidés

Il s’agit du groupe d’espèces le plus abondant et le plus caractéristique des Symphytes avec 571 espèces sur le territoire français. Les tenthrèdes très polymorphes présentent une très grande variabilité dans leurs tailles, formes et couleurs, qu’elles soient proches des guêpes sociales (noir et jaune) ou des guêpes solitaires comme les Sphécidés (noir et rouge), ou qu’elles arborent des couleurs vives (verte quasi fluorée) ou des teintes beaucoup plus discrètes (brunes, noires). La présence de teintes proches de celles utilisées par les Hyménoptères Aculéates (à aiguillon) peut être interprétée comme une démarche mimétique afin que la tenthrède bénéficie de la crainte qu’inspire l’espèce imitée. Les femelles ont un oviducte caché qui ressemble à une petite scie ou lime d’où le nom de « mouche à scie » donné à ce groupe d’espèces et aux Symphytes en général. Les larves des tenthrèdes se rencontrent sur ou en bordure des feuilles des plantes basses herbacées, arbustes ou arbres. Les conifères, les saules et les rosacées notamment les espèces du genre Rosa semblent être les espèces qui permettent le développement du nombre le plus important d’espèces de Symphytes. Les petites espèces râpent la cuticule des feuilles comme les Ériocampes ou tenthrèdes limace (Caliroa sp.) dont les larves ressemblent à des petits têtards de grenouille ou à des limaces. Elles peuvent parfois se trouver en nombre sur le bord des feuilles (grégarisme) et une fois inquiétées redressent leur abdomen pour former un S ou un point d’interrogation. Dans certains cas, elles régurgitent de la sève ingérée. Il n’est pas rare de voir une feuille entièrement bordée de fausses chenilles qui bougent de façon coordonnée lorsque l’on s’approche de trop. Il s’agit là probablement d’un réflexe d’intimidation. Les larves ont, en plus des 3 paires de pattes thoraciques ou « vraies pattes », au minimum 6 paires de pattes abdominales ou aucune. Ces fausses chenilles sont glabres la plupart du temps mais elles peuvent présenter des excroissances munies de soies ou des épines et n’ont qu’un seul ocelle de chaque côté de la tête.

Les Cimbicidés

Proches des Tenthrédinidés, il s’agit d’espèces reconnaissables à leur corps massif et à leurs antennes en forme de massue (plus larges à leur extrémité). Cette famille accueille de grandes espèces comme le Cimbex du bouleau Cimbex femoratus. Il s’agit d’espèces principalement forestières dont les larves ressemblent à celles des Tenthrédinidés (fausse chenille). Certaines espèces rares chez nous, bénéficient d’un statut de protection en Allemagne. 22 espèces sont présentes en France.

Les Argidés

Il s’agit d’une famille qui compte 30 espèces en France, De taille réduite, ils se reconnaissent par des antennes de 3 articles seulement, dont le troisième est bien plus grand que les autres. Amateurs de nectar et de pollen à l’état adulte, la plupart des Symphytes participent indirectement à la pollinisation. L’absence d’une forte pilosité et le régime phytophage des larves ne nécessite pas le transport et l’accumulation de pollen n’en fait pas des pollinisateurs très efficaces. Toutefois certaines espèces qui semblent glabres à l’œil nu se révèlent avec une pilosité bien présente sous la loupe binoculaire et on peut facilement observer les grains de pollen pris dans les poils (Noblecourt, com perso). Les espèces pollinisatrices les plus remarquables sont les espèces qui se laissent enfermer dans les fleurs le soir comme Elinora koehleri (Tenthrédinidés) ou les Corynis sp. (Cimbicidés). Elles sont alors souvent complètement recouvertes de pollen. Pour pouvoir les déterminer avec exactitude il n’est pas rare, pour les experts, de devoir brosser leur faible pilosité avec un pinceau très fin de façon à retirer les grains de pollen afin de voir leur cuticule avec précision.

Bibliographie

  • Bellmann H., 1999 – Guide des abeilles, bourdons, guêpes et fourmis d’Europe. L’identification, le comportement, l’habitat. Coll. Les Compagnons du naturaliste, Delachaux et Niestlé, Lausanne, 336 p.
  • Berland L., 1947 – Hyménoptères tenthrédoïdes, Faune de France, Fédération française des sociétés de sciences naturelles. Paul Lechevalier éd., Paris, 496p.
  • Lacourt J., 2020 – Symphytes d’Europe, Collection Hyménoptères d’Europe, NAP éditions, France, 876 p.
  • Noblecourt T., 2020 – Liste systématique des Hyménoptères Symphytes de France (2020-2). Quillan : Office National des Forêts, Laboratoire National d’Entomologie Forestière. Juillet 2020, 101 p.
  • Robert P.-A., 1960 – Les Insectes II, Lépidoptères Diptères Hyménoptères Hémiptères, Coll Les beautés de la Nature, Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 304 p.


Retrouvez le dixième numéro de notre revue sur la boutique des éditions Terran Magazines :

Une réponse à “Les Symphytes, des pollinisateurs méconnus

  1. Merci Guillaume (#homonyme ^^) pour cet article très bien détaillé.
    Tout comme les papillons, les bourdons et bien sûr les abeilles, les symphytes complètent la grande famille de pollinisateurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *