Réinventer les luttes avec les Naturalistes des terres

Bonjour Sylvain, peux-tu nous raconter comment est né votre collectif ?

Naturaliste des terres : Le collectif a vu le jour au début de l’année 2023. Il a été créé par un petit groupe de naturalistes qui se rencontraient régulièrement à Notre-Dame-des-Landes ou dans ce type de lieux. Nous faisions le constat que le naturalisme pouvait devenir un véritable outil politique, — un outil permettant la transformation des mentalités par rapport au vivant —, mais que la puissance potentielle de cet outil n’était pas mise en valeur par l’état du naturalisme en France. Nous faisions, comme d’autres, le constat de la privatisation des métiers, notamment par le biais des bureaux d’études (BE), mais aussi de la manière dont les marges de manœuvres des associations de protection de la nature ont été réduites par le biais des gouvernements successifs. Pour nous, ce qui compte, c’est que le naturalisme puisse défendre des valeurs.

Par ailleurs, nous faisions aussi le constat que les associations naturalistes — qui portent ces questions-là dans le débat public —, étaient un peu trop dans la pensée conservationniste qui a caractérisé le naturalisme en Europe à partir du XXe siècle. Pour nous, il est temps de se distancier de cette dichotomie très forte entre ceux qui protègent et ceux qui sont protégés…

Enfin, il nous semblait que le milieu des associations de protection de la nature et de l’environnement (APNE), était toujours dans quelque chose de très institutionnel qui considère encore que l’on peut être audible en faisant un travail scientifique sérieux. De notre point de vue, le discours institutionnel n’est plus écouté aujourd’hui ; s’il l’a été il y a vingt ou trente ans en arrière ce n’est plus suffisant au regard des enjeux actuels.

D’après ces constats, il nous a semblé possible de chercher à renouveler la pratique naturaliste, de l’orienter davantage vers l’action, de l’extraire des structures classiques (APNE et bureaux d’études) et d’en faire vraiment un outil au service des luttes et des récits de luttes.

Peux-tu définir plus précisément la pensée conservationniste ? 

Il y a plusieurs façons de la définir mais on peut dire que la pensée conservationniste est d’abord marquée par l’idée qu’il faut protéger la nature des humains, ce qui sous-entend que les humains sont nocifs à la « nature ». On est là clairement dans un dualisme nature/culture qui est très caractéristique de l’Occident moderne en termes de rapport au monde. Le deuxième biais qui va avec cette pensée sous-jacente, c’est le fait de sacraliser les espaces naturels. Une fois que l’on a fait le constat que l’homme est nocif pour la nature, alors il faut la protéger de l’homme, d’où la création de parcs naturels, des espaces sans humains ou avec beaucoup moins de présence humaine. Même si pour les parcs naturels régionaux c’est un peu moins vrai, dans le cas des parcs nationaux ou des réserves de biodiversité intégrales on est en plein là-dedans.

Selon nous, cette pensée-là est profondément ancrée dans le système capitaliste et elle ne vient pas remettre en question les raisons pour lesquelles on produit, ou les raisons pour lesquelles on exploite le vivant. Cette logique-là est dominante aujourd’hui dans le monde de la protection de la « nature » et pour nous la nécessité de penser les choses différemment s’impose. Il n’y a pas lieu de penser que c’est l’homme en général qui serait le problème : le déclin du vivant et l’artificialisation des milieux sont dûs à un certain mode de production appuyé sur des choix politiques, que l’on nomme capitalisme productiviste. Ce n’est pas l’homme qui est nocif dans l’absolu, c’est un système, un mode d’organisation social particulier, que certains humains ont créé et qui est devenu dominant. En pensant comme ça, on sort de la dichotomie et cela permet d’avoir une perspective beaucoup plus forte, et d’envisager d’autres rapports possibles avec le vivant, des façons de vivre qui soient beaucoup plus en lien avec les autres espèces…

Est-ce que tout est à revoir dans le monde de la protection de la nature ?  

Non, bien sûr. Les naturalistes que nous sommes sont les héritiers du travail des APNE, qui ont été des contre-pouvoir très forts dans le passé et il ne s’agit pas de dire que tout est à balayer. Surtout que les pratiques naturalistes ne sont pas toujours les mêmes d’un pays à l’autre… Mais aujourd’hui le contexte est différent et les limites sont atteintes, les pressions sur le vivant sont considérables et le temps presse, cela nous oblige à repenser la protection de la nature, à nous engager davantage et à trouver des solutions adaptées.

Votre collectif apparaît un peu hétérogène. Qui êtes-vous au fond ?  

Cette question rejoint certains de nos questionnements sur nous-mêmes, dans une phase où l’on est en train de se structurer. En tant que collectif, on souhaite être une structure nationale mais qui s’organise localement afin de ne pas

être hors-sol des enjeux de territoires. La question naturaliste ne peut pas se situer à des échelles d’états ou de pays, elle doit se situer à des échelles beaucoup plus locales, régionales ou départementales, car les questions de biodiversité sont complexes et différentes en fonction des milieux et des endroits que l’on habite. Ce que l’on essaye de faire c’est de venir fédérer les naturalistes d’un même endroit pour qu’ils se rapprochent des luttes locales. De fait, ça vient poser la question de la façon dont on est perçus politiquement et comment on se perçoit nous-mêmes. C’est intéressant parce que l’on vient d’horizons politiques très différents dans un contexte où la politisation est l’exception, avec en outre cette idée que la science se doit d’être neutre et objective et que c’est de toute façon une profession engagée, qui n’a pas à se politiser. L’un de nos objectifs, c’est de montrer au milieu naturaliste que l’on peut tout à fait être militant et politisé, et que l’on peut l’être d’autant plus que ce qui nous pousse c’est un travail scientifique. On est amenés à côtoyer des gens qui ne sont pas dans ce genre d’optique et donc il faut composer, faire des compromis et surtout créer une culture commune, c’est un de nos grands enjeux.

Comment articulez-vous ce mélange de professionnels et d’amateurs par exemple en termes de compétences et de capacités à convaincre ? 

J’ai l’impression que la question des compétences se pose lorsque l’on est dans une recherche d’expertise. Cette recherche est importante, comme tu l’as souligné, ne serait-ce que pour mener des contre-expertises ou pour tenir un discours de nature scientifique qui peuvent permettre de faire basculer un point de vue… Mais d’une part, comme je le disais tout à l’heure, les naturalistes sont beaucoup moins entendus qu’avant, leur fonction de contre-pouvoir a perdu de sa force… et d’autre part, ce que l’on souhaite montrer c’est que le naturalisme n’est pas qu’une question d’expertise ou de science, mais que c’est aussi une question de rapport sensible et « poétique », permettant une mise en récit différente du vivant et de nos relations avec lui. Ce rapport sensible ne nécessite pas d’être un professionnel, de connaître tous les protocoles, d’être calés sur les consensus scientifiques et les questions  pointues. Les Naturalistes des terres souhaitent que l’expertise scientifique puisse se mêler à des rapports sensibles. La grande force de notre discipline c’est qu’elle est une pratique de terrain : c’est palpable, concret et vivant. De fait, ce rapport sensible, tout le monde peut l’avoir… Il ne vise pas les mêmes objectifs que la rigueur scientifique mais ce n’est pas pour autant qu’il est moins important.

Lors de nos actions, nous prenons soin de prévoir des volets scientifiques qui supposent la connaissance des études d’impact ou des inventaires locaux, mais également un volet sensible, comme des balades contées, des balades nature. Dans ce milieu, on assiste à la coupure du lien entre d’un côté la pédagogie, la sensibilité, la poésie et le récit et, de l’autre, la rigueur scientifique, les données, les mesures, etc.  

Peux-tu donner des exemples de vos constats s’agissant du déclin ou de l’appauvrissement du vivant ? 

Oui, on s’aperçoit notamment que les soubresauts du réchauffement climatique sont facilement observables depuis 20 ou 30 ans. Par exemple, la première nidification de l’élanion blanc — ce petit rapace blanc et gris aux yeux rouges magnifiques — a eu lieu dans les Landes en 1990. Cet oiseau est originaire d’Afrique subsaharienne et il est à présent en mesure de vivre dans certaines régions de France… et de fait, n’importe quel ornithologue sait que le réchauffement climatique entraîne des déplacements d’espèces.
Dans ma spécialité qui est l’ornithologie, il y a des chiffres qui sont parus récemment montrant que les oiseaux vivant en milieu agricole ont diminué de 33 % en 17 ans2 ! Bien que variable en fonction des espèces, cette disparition spectaculaire d’oiseaux à très court terme est confirmée par nos observations. Voilà pour la quantification mais ce que ça donne en termes de rapport sensible, quand on aime les oiseaux comme moi et beaucoup de gens, c’est que l’on se sent beaucoup plus seuls… Là où avant il était normal d’entendre les oiseaux chanter, maintenant on s’étonne lorsque l’on peut identifier dix espèces différentes dans un chorus. Il y a là quelque chose de très dur au niveau du ressenti, presque comme si l’on perdait des amis…

Votre collectif parle d’une « guerre au vivant  »: qui mène cette guerre ? 

Ce qui détruit le vivant c’est ce système extractiviste et productiviste, un système qui utilise la domination comme norme et qui établit une hiérarchie entre les êtres vivants, décidant qui est supérieur ou inférieur et légitimant l’exploitation de ces derniers. De fait, il y a négation pure et simple de la question des besoins des autres espèces, celles des milieux, voire des autres humains…

Il y a une méta-étude récente3 — une synthèse de plus de trente ans d’études et de données sur la biodiversité — qui montre sans aucune ambiguïté que le premier responsable de la chute de biodiversité c’est l’agriculture intensive… Une journaliste est allée il y a peu au-devant du ministre français de l’agriculture avec ces chiffres et la première réponse de celui-ci a été : « Madame, on ne pourra pas avancer avec ces caricatures-là ». C’est assez symptomatique selon moi… pour ce ministre, la science est devenue une caricature. C’est donc difficile avec un tel niveau de déni de croire que mener des études scientifiques soit suffisant pour convaincre les personnes au pouvoir ou les responsables du désastre.

Le système dominant repose sur l’accumulation du capital, qui nécessite de la croissance, et donc l’exploitation des ressources (fossiles et autres) pour continuer à produire, même si c’est en inadéquation avec la réalité du monde. De fait, les gens qui sont au pouvoir, dans la mesure où ils sont au service de ce système, ne sont pas en capacité de venir le remettre en question et sont agents de cette guerre.

Assiste-t-on à une surenchère répressive depuis quelques années ? 

Oui c’est clair. J’étais à Sainte-Soline fin mars pour une animation ornithologique et l’état de choc des gens sur place était bien palpable. Mais une dynamique nouvelle est en train de naître avec les Soulèvements de la terre, soutenue même par des franges de la gauche moins radicale, apparentée à la social-démocratie. De nouvelles formes de luttes deviennent légitimes.

Cela reste très inquiétant que des militants écologistes puissent être perquisitionnés chez eux par la police anti-terroriste et rester 72 heures en garde à vue, cela montre une volonté de la part du pouvoir de criminaliser les luttes écologistes. Mais la dynamique de résistance est bien vivante et je crois à la capacité des gens à s’auto-organiser…

Pour les Naturalistes des terres il y a d’ailleurs nécessité à renforcer les liens des personnes sur le même territoire pour pouvoir un jour s’autonomiser, trouver des fonctionnements sur des questions vivrières et d’autosuffisance et on pense que se connecter aux autres espèces vivantes est une façon de s’attacher à son territoire et de développer ça.

Par quoi passe selon vous un lien différent aux non-humains ? 

Cela passe par connaître et pouvoir nommer ce qui nous entoure, car c’est déjà lui conférer une sorte d’altérité. Mais ça passe aussi par l’intensification des liens entre tout ce qui vit sur un territoire, humain ou non. Ce sont ces liens qui renforcent la légitimité des luttes comme celles contre les mégabassines par exemple, car il ne s’agit pas seulement de refuser une infrastructure démesurée mais aussi de défendre le milieu de vie d’une espèce vivante voisine. Nous croyons beaucoup au pouvoir de ce type de récits. Il ne devrait plus être possible de tailler une haie ou désherber un jardin sans prendre conscience que c’est un milieu de vie, que des êtres vivants habitent là.
Il s’agit de faire entrer le vivant en politique mais aussi dans nos quotidiens, de l’inclure dans nos rêveries et d’en tenir compte dans nos actes… Nous souhaiterions que cela infuse et transforme nos relations à ce qui vit, fasse évoluer notre rapport au monde.

Merci à toi et au collectif, nous espérons contribuer à vous faire connaître 

Merci à toi également !

Références

  1. www.terrestres.org/2023/02/09/lappel-des-naturalistes-des-terres/
  2. https://lejournal.cnrs.fr/articles/ou-sont-passes-les-oiseaux-des-champs
  3. https://reporterre.net/L-agriculture-intensive-premiere-responsable-du-declin-des-oiseaux

Interview réalisée par Stéphane Bonnet, à retrouver dans le dix-neuvième numéro de la revue Abeilles en liberté.

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