Abeilles mellifères natives en Bourbonnais : genèse d’un projet de sauvegarde

De la passion à la mission : la création d’un lieu de conservation

À la suite de nombreuses recherches, d’échanges riches avec le monde scientifique, de discussions passionnées avec des apiculteurs spécialisés dans l’élevage des abeilles noires et soucieux de préserver ce précieux héritage génétique, une idée enthousiasmante est née. De l’idée à la passion, il n’y eut qu’un pas !

Cette passion s’est ensuite muée en mission : proposer aux différentes institutions de notre territoire du bocage Bourbonnais (non loin de Moulins dans l’Allier), aux professionnels et syndicats apicoles, aux mécènes, voire aux particuliers diversement impliqués, la création d’un lieu de conservation de l’abeille noire endémique dans le Bourbonnais au nord de l’Auvergne. Si ce projet possède quelques particularités, il est très largement inspiré du modèle proposé par la Fédération Européenne de la Conservation de l’Abeille Noire (FEdCAN2).

Les pollueurs pollués

Un certain désenchantement ne s’est pas fait attendre bien longtemps. En effet, les critiques acerbes des tenants d’une apiculture productiviste, asservis par leurs impératifs de rendement à choisir d’utiliser des abeilles de lignées d’origines exotiques, ont immédiatement cherché à décrédibiliser notre initiative en nous accusant, — comble du paradoxe —, d’être de potentiels « pollueurs génétiques ». D’après eux, la recherche d’une pureté génétique préservant le patrimoine que représentent des abeilles noires endémiques, située au cœur de notre démarche, constituerait un risque de contamination de leurs propres cheptels, déjà largement constitués d’abeilles génétiquement sélectionnées issues de lignées exogènes.

Malgré ces critiques pour le moins surréalistes, de nombreux apiculteurs privilégiant la sauvegarde nous ont soutenus et continuent de rejoindre notre cause : conserver l’espoir que l’abeille noire puisse à nouveau prospérer dans nos forêts bourbonnaises, essaimant sa force vitale régénératrice localement et suscitant peut-être des initiatives analogues dans d’autres régions de France.

Un compromis entre production et préservation

Afin d’améliorer le bien-être des abeilles, la qualité sanitaire des ruchers ainsi que le travail des apiculteurs, nous nous sommes intéressés depuis plusieurs années à un système de ruchers dit en « pavillon ». Ce système implique l’élevage des abeilles dans un rucher comportant 12 à 48 colonies, chacune d’elle disposant de deux corps de ruche et de trois à cinq corps de hausses. Il permet de créer un rucher stationnaire ou de transhumance, et pourrait être comparé à une « cabane-rucher » transportable.

Le regroupement des colonies en un même lieu permet à un apiculteur dûment formé de travailler seul sur un rucher pouvant comporter jusqu’à 500 essaims, voire plus, en respectant le bien-être des abeilles et en autorisant des interventions de contrôle, y compris par temps de pluie ou de gel, ce qui n’est pas envisageable avec des ruches traditionnelles.

Étant conçus de façon rationnelle, les ruchers-pavillons concourent à la viabilité d’une apiculture de production. Ils peuvent s’apparenter à des colonies vivant non seulement en harmonie mais aussi en synergie. La propagation des maladies et des parasites peut être décelée immédiatement, via un accès technique particulier. Aucune intrusion dans la ruche n’est nécessaire pour examiner l’état sanitaire des abeilles, ce qui permet d’éviter les conséquences habituelles de cette opération, tels que le refroidissement du couvain, l’apport d’air extérieur, la variation de l’hygrométrie, le stress, etc. Ce système permet donc l’élevage des abeilles dans des conditions optimales.

Des partenaires qui nous soutiennent

Le choix de la forêt soutenu par ses gestionnaires et propriétaires

Les forêts françaises constituent un atout considérable grâce aux habitats naturels qu’elles offrent à l’abeille noire. Leur réensauvagement constitue une solution des plus prometteuses. Il en va de même pour d’autres forêts européennes, c’est le sens du projet porté par la Fondation du Prince Nicolas Petrovitch Njegosh pour la préservation de l’abeille endémique du Monténégro, Apis mellifera carnica, l’abeille carniolienne.

Un cadre naturel, surtout lorsque les influences humaines y sont limitées ou encadrées, a toujours permis l’épanouissement de son tissu vivant, abeilles sauvages et abeilles mellifères endémiques. Avec le temps, et malgré une « domestication » partielle, nos abeilles gérées en ruches pourraient retrouver une vie sauvage si tel était leur souhait. Cela nous invite à faire preuve d’humilité et confirme, si nécessaire, que nos tentatives de contrôle de l’abeille noire demeurent fragiles et procèdent d’un consentement temporaire à la « domestication ».

Aussi, lorsque nous nous sommes interrogés sur l’endroit idéal pour implanter un site de préservation, nous avons cherché un espace indemne de toute pollution chimique, mais également génétique, ce qui est plus difficile encore à trouver. Le choix de nos forêts bourbonnaises s’est imposé spontanément, tant elles constituent un écrin favorable pour accueillir un tel projet et nous nous réjouissons d’avoir pu trouver, de la part des gestionnaires et des propriétaires de ces forêts, une écoute et un soutien qui se traduiront, nous l’espérons, dans la concrétisation de notre site de préservation.

Forets d’abbaye - Grobois
Forêts d’abbaye (Grosbois). Photo ©Serge Jankin

Le PAL Nature, un engagement financier

Dès le départ, nos différents interlocuteurs ont montré une réelle attention et promis un soutien, sans toutefois préciser la nature et la hauteur de leurs engagements. Seule la Fondation Le PAL Nature nous a réellement soutenus et aidés financièrement, nous permettant de poursuivre notre activité jusqu’à aujourd’hui. Cela nous a donné la possibilité d’affiner notre vision et de consolider notre projet afin qu’il voie le jour prochainement.

De la production au réensauvagement

Nous avons conscience qu’une ruche-tronc demeure l’habitat le plus proche des conditions naturelles et donc le plus adapté pour l’abeille noire, nous en faisons d’ailleurs l’expérience depuis plusieurs années. Néanmoins, dans la mesure où nous nous trouvons face à une situation d’urgence qui impose un repeuplement rapide, la sauvegarde des abeilles noires doit actuellement selon nous conjuguer deux pratiques : l’optimisation de leurs conditions d’élevage et la mise en œuvre de protocoles leur permettant de regagner l’état sauvage.

Dans un premier temps, nous allons procéder à une sélection des souches d’abeilles noires à laquelle succédera un élevage suivi scientifiquement. Le réensauvagement sera rendu possible par la suite et participera à la pérennisation de l’espèce. En outre, nous mettrons à disposition nos essaims pour les nombreux passionnés qui recherchent désespérément des abeilles noires et qui, faute de les trouver, se rabattent sur des espèces exogènes. Rappelons que de telles pratiques concourent à l’augmentation de la fréquence des croisements génétiques et, subséquemment, à la disparition des caractéristiques exceptionnelles que l’évolution et la sélection naturelle ont conféré à Apis mellifera mellifera, l’abeille noire.

Les réalités de conservation d’une espèce fragilisée

L’abeille mellifère (Apis mellifera sp.) a traversé plusieurs millions d’années soumise à la seule sélection naturelle, et l’abeille noire est la descendante de l’abeille mellifère qui a peuplé à l’origine le continent européen, sous-espèce locale, issue de sa coexistence et coévolution avec l’ensemble des autres pollinisateurs sauvages. Il y a à peine 50 ans, avant l’arrivée du varroa et l’utilisation massive des pesticides systémiques, cette abeille était présente à l’état sauvage partout en France, en Belgique et dans l’Ouest de l’Europe. Son installation quasi systématique en ruches de production et les sélections dont elle fait l’objet sont des phénomènes récents qui ne suffisent pas pour que l’on parle de domestication, processus qui impliquerait la maîtrise complète de l’alimentation et de la reproduction. Cette abeille est au contraire dotée des atouts biologiques et génétiques lui permettant, dans certaines conditions, de retrouver sa vie sauvage et son autonomie. Cela démontre que nous ne maîtrisons que peu de choses et que nos tentatives d’asservissement de cette abeille avant tout sauvage ne sont qu’un arrangement tacite dont elle resterait décisionnaire si on ne lui imposait pas une telle pollution génétique et un environnement aussi dégradé. L’association Plan B s’est donné pour mission de rendre possible l’utilisation de cette abeille et de sa génétique adaptative en apiculture mais aussi d’imaginer de pouvoir lui rendre son autonomie et, par la même, de permettre à une espèce fragilisée de se régénérer.

Un aboutissement contrarié, et un paradoxe révélateur

Au moment où nous pensions toucher du doigt la concrétisation d’un site de conservation, le projet s’est heurté à une réalité bien connue de celles et ceux qui tentent d’agir : la biodiversité est unanimement invoquée, mais rarement servie lorsque la protection exige de renoncer à une part de confort, d’habitudes ou de contrôle.

Sans donner de noms, ni décrire des échanges qui n’appartiennent qu’aux institutions concernées, le scénario initial n’a pas abouti. Non pas faute d’intérêt affiché — celui-ci est presque toujours présent — mais faute de conditions stables et compatibles avec la vocation même d’un programme de préservation. C’est ici que le paradoxe apparaît : alors que les discours officiels multiplient les appels à la sauvegarde du vivant, les lieux réellement propices à cette sauvegarde deviennent, eux, de plus en plus difficiles à obtenir, à sanctuariser, ou même simplement à sécuriser dans la durée.

Car préserver ne consiste pas seulement à classer, réglementer ou afficher des intentions. Préserver, c’est accepter qu’un espace — rare, sain, cohérent — puisse échapper partiellement aux logiques habituelles : celles de l’occupation, de l’arbitrage permanent, de l’empilement des usages et des procédures. Or, lorsque se présente une initiative concrète, structurée, prudente, cherchant précisément à créer un contexte de protection devenu exceptionnel, l’inertie reprend souvent le dessus : on protège l’idée, mais on refuse le geste.

Il y a là une forme de protectionnisme paradoxal : au nom de la protection, on conserve surtout ses acquis — ses périmètres, ses prérogatives, ses habitudes de gestion —, quitte à rendre impossible la protection réelle de ce qui est vivant. Le résultat est une scène désormais familière : d’un côté, une biodiversité proclamée « prioritaire » ; de l’autre, la difficulté quasi systématique à consentir la moindre latitude à un projet qui ne demande pourtant qu’une chose simple et exigeante à la fois : un cadre clair, durable, et cohérent.

Ce constat est rude, mais il est instructif. Il montre que notre crise écologique n’est pas seulement une crise de moyens ou de connaissance ; c’est aussi une crise de courage administratif et de cohérence collective. Nous savons ce qui disparaît, nous savons pourquoi cela disparaît, nous savons même quels lieux pourraient encore servir de refuges — et pourtant, au moment de les préserver réellement, la peur de céder, la logique de contrôle et la préférence pour le statu quo l’emportent.

Continuer autrement, sans renoncer

Nous aurions pu céder au découragement. Nous avons choisi l’exigence. Le projet continue, mais fort d’un enseignement supplémentaire : la préservation ne peut dépendre d’un seul site, ni d’une promesse, ni d’une bonne intention. Elle doit s’organiser de manière plus résiliente, à l’aide de cadres stabilisés, de partenariats clairs, et d’une progression pragmatique.

Nous remercions sincèrement celles et ceux qui soutiennent l’initiative depuis l’origine, et tout particulièrement les partenaires qui ont choisi l’acte plutôt que le discours. Car ce sont ces actes concrets — rares, mais décisifs — qui permettent de transformer une conviction en réalité.

Si cet article a un but, c’est aussi celui-ci : rappeler que les « lieux exceptionnels » ne le restent pas par décret, ni par slogans, ni par communiqués. Ils ne survivent que si l’on accepte, un jour, d’en faire de véritables refuges — c’est-à-dire des espaces où l’on renonce à une part de maîtrise pour laisser vivre.

De l’intention à l’action

Notre temps est compté. La crise du vivant n’est plus une hypothèse ni une parenthèse : elle est en cours, mesurable, et s’accélère. Dans ce contexte, les institutions chargées de défendre nos biens communs ne peuvent plus se contenter de déclarations d’intention. Lorsque les promesses se substituent aux actes, lorsque l’on se félicite d’objectifs sans créer les conditions concrètes de leur réalisation, on ne protège pas : on accompagne la disparition.

Et lorsque, dans le même mouvement, celles et ceux qui agissent sur le terrain — associations, bénévoles, porteurs de projets — se heurtent à l’absence de soutien réel, financier ou opérationnel, c’est toute la société qui se prive de ses propres forces de régénération. Ce n’est pas seulement injuste : c’est dangereux. Car l’effondrement de la biodiversité ne se négocie pas. Il ne suspend pas sa course. Il progresse, jusqu’au point de rupture.

L’abeille noire endémique n’est pas un symbole romantique : elle est un pilier. Un pivot écologique, agricole, et paysager. La considérer comme un sujet secondaire, un dossier parmi d’autres, revient à sous-estimer ce que son déclin annonce et entraîne. Dans un monde où les refuges deviennent rares, où la diversité génétique s’effrite, où les pollinisateurs s’épuisent, la préservation de ces lignées locales devrait être une priorité absolue — non demain, mais maintenant.

L’histoire continue, certes. Mais elle ne continuera pas indéfiniment. Soit nous faisons de la protection du vivant une réalité concrète, soutenue, assumée — soit nous serons réduits, par inertie, à organiser notre propre perte.

Références

  1. Hallmann CA, Sorg M, Jongejans E, Siepel H, Hofland N, Schwan H, et al. (2017) More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS ONE 12(10): e0185809. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809
  2. https://www.fedcan.org/

3 Comments

  1. Merci de cet article que l’on sent irrigué par la passion pour le beau projet qu’il donne à connaître.
    Toutefois, au risque de réactiver une polémique, non pas entre apiculteurs cette fois, mais entre apiculteurs et naturalistes/apidologues (mellitologues), j’avoue trouver tout à fait excessif qu’un seul rucher puisque comporter, comme vous le dites, 48 colonies ou encore « jusqu’à 500 essaims, voire plus »… en raison des concurrences pour la flore locale, aujourd’hui bien connues et établies, entre abeilles mellifères gérées et abeilles sauvages, dont les bourdons qui, comme les premières, polylectiques et dotés d’une langue longue, tendent à visiter les mêmes espèces florales qu’Apis mellifera… Juste 2 références, parmi nombre d’autres :
    https://oabeilles.net/bibliographie/interactions-abeilles-sauvages-et-abeille-domestique
    https://academic.oup.com/ee/article-abstract/47/4/822/5032480?login=false
    Est-ce que la réalité aujourd’hui bien établie par les données scientifiques d’une compétition pour les ressources florales entre A. mellifera et ses cousines sauvages est prise en compte dans votre projet ou a-t-elle fait l’objet d’une quelconque étude de terrain ou évaluation des risques dans le territoire où ces ruchers gérés sont implantés ?…

    • Nous vous remercions de l’attention que vous avez porté à notre publication en particulier et de l’intérêt accordé à notre projet en général.
      Nous confirmons avoir pris soin d’adresser cette problématique dans le cadre du lieu de conservation car nos premiers ruchers pavillon destinés à l’élevage et la recherche ne seront bien constitués que de 48 ruches et non 500 !, placés dans un secteur isolé mais fleuri et adossé à un domaine forestier de plus de 2000 hectares.
      Nous vous invitons à suivre les travaux de notre association sur LinkedIn et notamment le prochain post qui traitera justement de cette question des ruchers pavillon.
      Abeillement Vôtre.

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