De la bonne vitesse du monde

Extrait du quinzième numéro de la revue Abeilles en liberté paru en juillet 2022.

Pour celles et ceux qui souhaitent travailler avec des abeilles rustiques et réduire les visites intempestives de la ruche pour éviter tout dérangement superflu et bien souvent contreproductif, il est nécessaire de les observer pour comprendre leur fonctionnement. Ainsi, de nombreux comportements peuvent agresser les abeilles et les amener à piquer : un orage ou une pluie à venir, un petit vent trop frais, l’odeur sur un vêtement… Pour éviter ce type d’incident j’avais, pour ma part, trouvé un petit stratagème qui marchait très bien : regarder à quelle vitesse elles marchent.

Le temps de l’abeille…

Le temps de l’abeille n’est pas le nôtre, et n’étant pas abeille, nous ne savons pas grand-chose de leur appréhension du temps. Mais j’avais remarqué, qu’à l’instar des autres mammifères, les abeilles avaient tendance à attaquer systématiquement lorsque quelque chose dans leur environnement allait trop vite. Ainsi, en ajustant la vélocité de mes gestes au rythme d’une abeille marchant tranquillement sur son cadre, j’évitais les ennuis. Cette petite adaptation m’a permis de passer de très bons moments avec les abeilles, en ayant le sentiment d’être accepté par elles et de ne pas trop les déranger. Il y a bien entendu une logique toute
simple devant ce constat empirique. Si nous allons trop vite autour d’elle, l’abeille a peur, nous créons une situation de stress. Ce qui va trop rapidement dans son environnement est instinctivement dangereux pour elle.

…et le temps de l’homme

Et qu’en est-il de nous, êtres humains ? En quoi la vitesse de notre environnement ne serait-elle pas facteur de stress ? Nous sommes parfois devenus des abeilles prêtes à piquer n’importe quand, et parfois pour de futiles raisons. Dans cette époque que nous subissons pour une partie d’entre nous, que reste t-il du rythme à échelle humaine ? Les transports, l’information, les évolutions sociales, politiques, etc. vont bien plus vite que le temps dont nous disposons pour nous y adapter. Et finalement, nous sommes dépossédés de notre temps..

C’est ce que Zygmunt Bauman, sociologue polonais contemporain, appelle la société liquide1 : « Une société liquide est celle dans laquelle les contextes d’action de ses membres changent en moins de temps qu’il n’en faut aux modes d’action pour se figer en habitudes et en routines ». Dans une société liquide, le temps est celui de la consommation et de l’individualité changeante, dans laquelle tout est flexible et précaire, jusqu’aux relations humaines… Ce monde-là n’est pas à échelle humaine. Ce n’est pas le monde que je peux humainement ressentir, observer, analyser, expérimenter, et dans lequel je peux agir et vivre sereinement en maîtrisant ma vie. Pour reprendre le pouvoir, il m’est nécessaire de me débrancher de tout ce qui rend la réalité liquide, impalpable, immaîtrisable.

« Dans mon village, je vois de l’univers tout ce qu’on peut voir de la terre, Pour cela mon village est aussi grand que n’importe quel autre pays, Parce que j’ai la dimension de ce que je vois,  Et non la dimension de ma taille. » Fernando Pessoa

L’extraction de matériaux produisant de grandes quantités d’énergie, comme le pétrole ou l’uranium, fait tourner le monde à une vitesse qui dépasse la notion humaine du temps. La mise en réseau de cette énergie, sa présence dans notre quotidien, tout autour de nous, nous contraint inévitablement à suivre le rythme effréné qu’elle impose à tous. Le développement des transports motorisés est un exemple très parlant, pris dès 1973 par Ivan Illich pour illustrer cette obligation qu’il appelle un monopole radical : « Quand une industrie s’arroge le droit de satisfaire, seule, un besoin élémentaire, jusque-là l’objet d’une réponse individuelle,
elle produit un tel monopole. La consommation obligatoire d’un bien qui consomme beaucoup d’énergie (le transport motorisé) restreint les conditions de jouissance d’une valeur d’usage surabondante (la capacité innée de transit).
»

L’omniprésence de la voiture, en changeant radicalement la vitesse de déplacement des humains, a modifié l’organisation des villages, et éloigné les commerces et les services publics de ce lui qui marche pour y aller. On comprend ici l’obligation de s’adapter à une vitesse non choisie par l’individu, qui dans la majorité des cas ne se pose même plus la question et s’adapte mécaniquement à ce qu’on lui impose. L’outil technologique, pensé comme devant nous rendre dépendant d’un fournisseur, d’un réseau, de services sur lesquels nous n’avons aucune prise directe, rend la société encore plus « liquide », plus rapide… trop rapide.
Si, contrairement à l’abeille, nous ne piquons pas ce qui nous agresse, il n’en reste pas moins que ce temps rapide est créateur de stress, et nous empêche de vivre sereinement notre vie, nous imposant un rythme quotidien au-delà de notre échelle humaine.

Revenir au temps « long », aux repères immuables qui jalonnent notre existence, est essentiel à la construction d’une société apaisée et équilibrée, dans laquelle le temps est remis à sa simple valeur de temporalité. L’être humain ne peut vivre heureux qu’à son échelle, et son échelle n’est sans doute que celle de ses deux jambes, des ses deux bras et de sa tête.

Références

  1. Voir ses ouvrages : L’amour Liquide 2004, La vie Liquide, 2006, Le présent Liquide, 2007.
  2. Ivan Illich, Energie et Equité, 1973
  3. Ferando Pessoa, Poèmes païens, le gardeur de troupeaux, 1914-1930


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