Abeilles mellifères. Domestiques ou sauvages ?

Superbe article de François de Beaulieu, pour le journal breton Le Télégramme, sur l’impact de la domestication des abeilles mellifères.

La crise qui frappe l’apiculture est mondiale. Au-delà du procès justifié fait aux pesticides, ne faut-il pas s’interroger aussi sur les effets de la domestication des abeilles mellifères ?

Depuis janvier 2018, il est paru une bonne cinquantaine de livres consacrés à l’apiculture et l’abeille domestique, mais trois seulement sur les abeilles sauvages. Ce simple constat manifeste nos ignorances autant qu’un véritable engouement sur fond d’inquiétude. Il ne peut que nous inciter à réfléchir au regard que nous portons sur les abeilles mellifères. La parution récente de deux revues et d’un livre peut nous y aider.

Cent ans d’évolution

Dans son livre « Crise des abeilles, crise d’humanité », Horst Kornberger rappelle l’étonnante prédiction du philosophe Rudolf Steiner (1861-1925) qui écrivait en 1923 : « Certes, les apiculteurs peuvent se réjouir grandement en voyant l’essor qu’a pris depuis peu de temps l’élevage des abeilles ; mais cette joie, elle ne tiendra pas cent ans ». Quasiment un siècle plus tard, nous vivons effectivement une crise profonde de l’apiculture. Deux exemples parmi des centaines : la Suisse a perdu 50 % de ses ruches entre 2005 et 2010 ; en avril 2018, les apiculteurs bretons ont manifesté pour dénoncer des pertes allant de 30 à 80 % de leurs cheptels.

Effets cumulés

Au-delà du rôle de mieux en mieux documenté des pesticides, les scientifiques soulignent le caractère généralement multifactoriel de l’effondrement des colonies d’abeilles. Dans le dernier numéro de la revue « Espèces », qui présente un gros dossier sur les abeilles, deux universitaires belges distinguent plusieurs autres facteurs de déclin. Si la fragmentation et la disparition des milieux favorables ont une part essentielle, la diminution en quantité et en diversité des plantes mellifères, cultivées ou pas, associée au développement des plantes invasives, est tout aussi prépondérante. L’introduction de parasites et de prédateurs tel le frelon asiatique joue aussi un rôle ; le réchauffement climatique n’arrangeant rien avec ses sécheresses et ses incendies. L’utilisation de reines exotiques provoque une intense pollution génétique et une perte des adaptations aux conditions locales.

Abeilles en liberté

Si certaines de ces causes peuvent être directement mortelles, c’est surtout leur addition et leurs effets synergiques qui induisent la disparition des colonies. Mais des voix s’élèvent aujourd’hui pour souligner qu’à force de pratiquer un élevage artificiel, on a affaibli les abeilles domestiques et qu’il est temps de « changer notre regard sur l’abeille », comme l’écrit en exergue la revue « Abeilles en liberté » dont le premier numéro vient de paraître. Changer le regard sur les abeilles, n’estce pas déjà prendre conscience que celle que nous appelons l’abeille domestique reste par ailleurs une espèce d’abeille sauvage, l’abeille mellifère (« Apis mellifica » de son nom scientifique). Mais autant on a multiplié les études sur les abeilles présentes dans nos ruches, autant on a ignoré celles qui continuaient à mener une vie sauvage. Au lieu de s’arrêter à ce désolant constat, l’entomologiste Vincent Albouy présente dans « Abeilles en liberté » les abeilles mellifères sauvages et propose un inventaire des arbres qui les accueillent. Affrontant sans les interventions d’un apiculteur les pressions de la sélection naturelle, les abeilles sauvages « trouvent par leurs propres moyens, ou ne trouvent pas, les solutions pour tenter de les surmonter ». Et si on arrêtait la course à l’artificialisation ?


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