Le syndrome d’effondrement ou la partie émergée de l’iceberg

par Adrien Pierrin.

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« Et le monde devint silencieux – Comment l’agrochimie a détruit les insectes »

Article de Stéphane Foucart, journaliste au quotidien Le Monde, à retrouver dans le douzième numéro de la revue Abeilles en liberté.

En 2007, dans l’American Bee Journal un nouveau terme faisait son apparition sous la plume d’un apiculteur américain, Dann Purvis1. Le « syndrome d’effondrement des colonies » (ou CCD, pour colony collapse disorder) était né, et destiné à une grande carrière. Près de quinze ans plus tard, il en est fait régulièrement mention dans les médias ou la littérature savante. Tout ce temps ce fameux CCD a discrètement orienté la conversation publique. Il a contribué à l’idée qu’un phénomène plus ou moins « mystérieux » (ce terme apparaît à plusieurs reprises dans les premiers textes sur le CCD), en tout cas non pleinement élucidé, frappait depuis peu les abeilles domestiques, à l’exclusion des autres pollinisateurs. Avec le recul du temps, on peut penser que ce cadrage du problème et la focalisation sur Apis mellifera, a eu un impact négatif sur la qualité du débat public, retardant la prise de conscience d’une crise systémique bien plus profonde, liée aux évolutions des méthodes de production agricole

Pourquoi se met-on à parler, au milieu des années 2000, aux États-Unis, de cet énigmatique syndrome ? Au printemps 2005, les milieux apicoles américains alertent l’opinion : un phénomène jamais observé auparavant est brusquement apparu dans les ruchers, avec d’importantes dépopulations, un affaiblissement des colonies, la survenue d’une variété de maladies parasitaires, etc. Les pertes sont brutales et énormes, comme le rapporte le New York Times, premier quotidien américain à sonner l’alarme2. La situation est sévère, elle frappe l’opinion. Pour les autorités sanitaires et les apiculteurs, le principal suspect est le varroa. C’est en tout cas la première cause plausible mise en avant par les parties prenantes. Comment diable un parasite dont la présence est attestée sur le sol américain depuis 19873 se serait-il aussi brusquement généralisé deux décennies plus tard ? La question n’est pas posée.

Evolution de l’intensité d’usage des néonicotinoïdes aux États-Unis.
Source : Tooker et al., 2015.

Plus surprenant : il n’est pas non plus fait fait mention qu’un autre pays – la France – a connu dix ans plus tôt un phénomène comparable. En France, en 1994, le Grand Ouest avait, de fait, connu une alerte semblable des apiculteurs, avec des pertes du même ordre (40% à 70% de mortalité) que celles qui seront déplorées une décennie plus tard, outre-Atlantique4. À ceci près que la suspicion des apiculteurs s’était alors immédiatement orientée vers l’usage d’une nouvelle catégorie d’insecticides systémiques (néonicotinoïdes, puis fipronil). En 1993, l’année précédant l’alerte, le premier des « néonics », l’imidaclopride (sous son nom commercial « Gaucho ») avait été utilisé pour la première fois en grande culture, sur le tournesol5.

Syndrome de l’empoisonnement des colonies

Dix ans plus tard, aux États-Unis, aucune information ne semble disponible sur un éventuel changement de pratiques agricoles, l’arrivée d’une nouvelle classe de substances ou de nouvelles méthodes d’application. Des changements profonds ont pourtant bel et bien eu lieu, mais ils demeurent alors sous le radar. Il faudra attendre une décennie supplémentaire pour que deux entomologistes de l’université de Pennsylvanie, Margaret Douglas et John Tooker, colligent, en 2015, l’ensemble des données disponibles sur l’évolution du recours, aux États-Unis, à ces nouvelles substances insecticides que sont les néonics6. Le résultat des deux chercheurs est éloquent. C’est à partir de 2003-2004 que l’utilisation de ces molécules décolle outre-Atlantique en traitement de semences, sur les grandes cultures. Si cette information avait été connue à l’époque, et si la situation française, une décennie plus tôt, avait été mise en avant dans les grands médias américains, il n’aurait probablement pas été question de syndrome d’effondrement des colonies, mais plutôt de syndrome d’empoisonnement des colonies.

La répétition, à un océan et une décennie de distance, de cette même séquence d’événements – application d’une nouvelle molécule insecticide à grande échelle, suivie de l’apparition de troubles anormaux et sévères sur les abeilles domestiques – aurait dû orienter les pouvoirs publics et la communauté scientifique vers la cause la plus plausible, l’explication la plus parcimonieuse : l’impact déterminant des néonics en traitement de semence dans le phénomène de déclin des abeilles.

Le premier des néonicotinoïdes, sous son nom commercial «Gaucho», a été utilisé pour la première fois en grande culture, sur le tournesol.
Photo : Pixabay

En bref, la disponibilité et la circulation de deux informations très simples auraient pu radicalement transformer la manière dont l’opinion, les pouvoirs publics et la communauté scientifique internationale se sont ensuite emparés de la question. Une troisième information, cruciale, était elle aussi disponible et aurait dû contribuer à cette redéfinition du problème. Avec l’application prophylactique d’insecticides à large spectre en traitement de semences, c’est toute l’exposition des abeilles domestiques –mais aussi des pollinisateurs sauvages et de tous les arthropodes inféodés aux paysages agricoles –qui se trouve profondément bouleversée. L’exposition aux phytosanitaires passe de l’exposition aiguë et ponctuelle des traitements en pulvérisation foliaire, à une exposition chronique et permanente, liée à l’imprégnation de tous les tissus des plantes traitées dès la semence.

Pourquoi ce changement radical est-il si déterminant ? Précisément parce que les propriétés toxicologiques des néonics en font des produits bien plus redoutables dans le cas d’expositions chroniques à faibles doses, que dans celui d’expositions fortes et ponctuelles. Or ce fait était démontré au laboratoire bien avant la catastrophe américaine du printemps 2005. Quatre années auparavant, Séverine Suchail et Luc Belzunces, chercheurs à l’INRA, mettaient en évidence un fait troublant. Selon leurs travaux, une même dose d’imidaclopride est considérablement plus létale pour l’abeille –le hiatus est ici de trois à quatre ordres de grandeur ! – si elle est fragmentée pour être appliquée chaque jour de la semaine, que si elle est administrée en une seule fois7.

Cette information était connue en 2005, mais semble-t-il, pas dans les laboratoires américains. Au printemps de cette année, alors que les abeilles américaines commencent à décliner de manière alarmante, l’article de Suchail et Belzunces avait été cité à une vingtaine de reprises dans des études ultérieures, mais l’écrasante majorité des équipes qui l’avaient alors mentionné étaient françaises. Que la toxicité chronique des néonics sur les abeilles soit très supérieure à leur toxicité aiguë était une information d’autant plus critique que les tests réglementaires examinés par les autorités avant d’autoriser un pesticide se fondent sur la toxicité aiguë, et n’examinent pas les effets d’une exposition chronique (parmi lesquels un effet immunosuppresseur, susceptible d’expliquer les présences de parasites accrues dans les colonies touchées par le CCD)8.

Orienter la recherche dans « de bonnes directions »

En ne s’aiguillant pas principalement sur la piste toxique, comme les éléments de preuve disponibles auraient permis de le faire au milieu des années 2000, la recherche scientifique s’est prioritairement penchée sur d’autres déterminants possibles : mauvaises pratiques apicoles, changement climatique, prolifération de parasites, émergence de nouveaux virus et champignons pathogènes… Dans la définition des projets de recherche à conduire, il y a toujours un impensé –ce que les industriels de l’agrochimie ont bien compris, encourageant et finançant parfois la recherche dans les «bonnes » directions9. En l’occurrence, cet impensé était celui d’un problème circonscrit à l’abeille domestique. Il rendait invisible la plus grande part du problème.

Il a fallu attendre de nombreuses années pour que l’ampleur et la réalité de celui-ci commence à se parer de chiffres. En octobre 2017, l’analyse des données historiques de captures d’insectes volants, conduites dans une soixantaine de zones protégées d’Allemagne par Caspar Hallmann (université Radboud) et une douzaine de chercheurs internationaux, suggère que la biomasse de ces animaux y a chuté de 76 % en moyenne (82 % lorsque la mesure est faite au milieu de l’été) entre 1989 et 201610. Un résultat sans doute représentatif de ce qui se produit dans la plupart des paysages de basses altitudes dominés par les activités humaines, en Europe occidentale. Deux méta-analyses publiées récemment dans de prestigieuses revues11, remettent en cause la réalité de ce déclin – mais elles ont été fortement contestées par de nombreux scientifiques12.

Le fait est souvent ignoré, mais l’étude de Caspar Hallmann et ses collègues comportait également un volet attributif : aucun des facteurs jouant possiblement un rôle dans l’abondance des insectes (température, précipitations, jour de gels, azote dans les sols, diversité florale, etc.) n’avait suffisamment évolué au cours de la période analysée pour expliquer l’effondrement documenté. Ni l’un de ces facteurs, ni leur somme, ne pouvait expliquer l’observation. L’évolution de la charge toxique de l’environnement, elle, n’avait pu être évaluée. D’autres travaux, depuis, on confirmé les ordres de grandeur du déclin, tels qu’évalués par M. Hallmann et ses collègues et le lien plausible avec les activités agricoles, à l’échelle du paysage13. Non seulement sur les insectes volants, mais sur l’ensemble des arthropodes.

Le syndrome d’effondrement des colonies était en réalité la part émergée et socio-économiquement visible d’un phénomène bien plus large. Aujourd’hui, le rôle joué par les pesticides dans le déclin des pollinisateurs et de nombreux insectes est reconnu par la communauté scientifique. Certains lui attribuent un rôle secondaire (derrière la perte d’habitat, par exemple)14. D’autres soulignent que leurs effets sont toujours fortement sous-estimés car de nombreuses propriétés de ces produits ne sont pas évaluées ou connues. C’était le cas de la toxicité chronique des néonics lors de leur mise sur le marché, mais c’est aujourd’hui le cas pour les effets synergiques des centaines de substances actives présentes en permanence dans l’environnement15.

Photo : AdobeStock

Des insecticides testés sur des poissons

Les insecticides systémiques – et singulièrement les néonics – ont-ils joué un rôle à ce point déterminant dans le déclin des abeilles, des pollinisateurs et de nombreuses espèces d’arthropodes ? Les travaux qui ont le plus clairement mis en évidence l’extraordinaire puissance destructrice de ces produits ne portent pas sur des insectes mais, étrangement, sur des poissons.

En novembre 2019, des chercheurs japonais conduits par Masumi Yamamuro (université de Tokyo), se sont intéressés aux rendements d’une grande pêcherie d’eau douce du sud-ouest du Japon, dans la préfecture de Shimane16. Le lac Shinji, septième plus grand lac de l’archipel, fournissait depuis des décennies une moyenne d’environ 280 tonnes annuelles de deux espèces fort prisées de la gastronomie nippone : le wakasagi (Hypomesus nipponensis) et l’anguille japonaise (Anguilla japonica). En 1993, l’imidaclopride fut autorisé en traitement du riz. Cette année, seulement une centaine de kilos furent utilisés dans la préfecture de Shimane (6700 km2 ). La dilution d’une fraction de ces 100 kilos, dans les centaines de millions de mètres cubes du lac Shinji (80 km2 ) a suffi à anéantir presque instantanément les populations de zooplancton (arthropodes, insectes aquatiques, etc.) du lac.

En 1993, la biomasse de ces organismes aquatiques dans le Shinji tombe brutalement à zéro ou presque. Conséquence immédiate : l’effondrement abrupt de l’étage supérieur de la chaîne trophique. En l’espace d’une seule année, les prises de wakasagi et d’anguilles passent respectivement d’environ 240 tonnes à 22 tonnes par an et de 40 tonnes à 10 tonnes par an. Les néonics ayant continué à être utilisés sans relâche, ces deux espèces ne se sont jamais rétablies. Quant aux espèces de poissons herbivores, elles n’ont pas été affectées – démontrant ainsi avec un haut niveau de preuve l’effet de causalité. L’effet documenté, s’agissant d’un insecticide qui a compté et compte toujours parmi les produits phytosanitaires les plus utilisés au monde – est inquiétant. Mais reconsidérer, à la lumière de ces résultats, les débats interminables des années 2000 sur le syndrome d’effondrement des colonies, apparaît plus inquiétant encore.

  1. Purvis, «Colony Collapse Disorder », American Bee Journal, 2007.
  2. Peterson, «A parasite devastates bees, and farmers are worried», The New York Times, 2 mai 2005.
  3. Wenner et Bushing, «Varroa mite spread in the United States », Bee Culture, 1996.
  4. Maxim et van der Sluijs, in European Environment Agency, «Late lessons from early warnings : Science, precaution, innovation. Vol. II », 2013
  5. Ibid.
  6. Douglas & Tooker, « Large-scale deployment of seed treatments has driven rapid increase in use of neonicotinoid insecticides and preemptive pest management in US field crops », Environmental Science & Technology, 2015.
  7. Suchail et al., « Discrepancy between acute and chronic toxicity induced by imidacloprid and its metabolites in Apis mellifera», Environm
  8. EFSA panel on plant protection products and their residues, « Scientific opinion on the science behind the development of a risk assessment of plant protection products on bees (Apis mellifera, Bombus spp. and solitary bees) », EFSA Journal, 2012.
  9. Monbiot, « Plight of the honeybee stung by funding from the chemical industry », The Guardian, 14 octobre 2009.
  10. Hallmann et al., « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », PLoS One, 2017.
  11. Crossley et al., « No net insect abundance and diversity declines across US Long Term Ecological Research sites » Nature Ecology and Evolution, 2020 et Van Klink et al., « Meta-analysis reveals declines in terrestrial but increases in freshwater insect abundances », Science, 2020.
  12. Welti et al., « Studies of insect temporal trends must account for the complex sampling histories inherent to many long-term monitoring efforts », Nature Ecology and Evolution, 2020 ; Desquilbet et al., «Adequate statistical modelling and data selection are essential when analysing abundance and diversity trends », Nature Ecology and Evolution, 2021 ; Desquilbet et al. « Comment on “meta-analysis reveals declines in terrestrial but increases in freshwater insect abundances” », Science, 2021 ; Jähnig et al. « Revisiting global trends in freshwater insect biodiversity », Wiley Interdisciplinary Reviews: Water, 2021.
  13. Seibold et al., « Arthropod decline in grasslands and forests is associated with landscape-level drivers », Nature, 2019.
  14. Dicks et al., « A global-scale expert assessment of drivers and risks associated with pollinator decline », Nature Ecology & Evolution, 2021
  15. Siviter et al., « Agrochemicals interact synergistically to increase bee mortality », Nature, 2021.
  16. Yamamuro et al., «Neonicotinoids disrupt aquatic food webs and decrease fishery yields », Science, 2019.


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4 réponses à “Le syndrome d’effondrement ou la partie émergée de l’iceberg

  1. Bonjour,
    Apiculteur sinistré plusieurs fois depuis les années 2000, j’ai rarement lu un article aussi clair et documenté sur les causes principales du phénomène dit chez nous de « dépérissement massif » des abeilles.
    A en croire certains, tout serait la cause du varroa. J’espère que ceux-ci liront ce document et admettront que leur obstination n’est plus et n’a jamais été raisonnable.

  2. depuis il y a beaucoup d’eau qui est passé sous les ponts et on sait très exactement d’où vient le syndrome d’effondrement de des abeilles hivernale chez les abeilles ce n’est pas du tout dur au produit phytosanitaire c’est essentiellement dû à des parasites comme le Varroa c’est pourtant très facile la voir il y a certains pays isolé comme l’Australie à qui utilisent tous les jours encore des néonicotinoïdes qui ont très loin d’avoir une législation comme la législation européenne où on contrôle les produits phytosanitaires non pas de syndrome d’effondrement des ruches ils ont pas de problème de mortalité chez les abeilles domestiques alors que chez nous alors que l’on alors que chez nous on a interdit les néonicotinoïdes on a interdit la plupart des insecticide dangereux pour les abeilles ce syndrome d’effondrement on a toujours une très forte mortalité et il faut encore ajouté que les apiculteur bio avec les produits qu’ils utilisent contre le Varroa ont une mortalité bien plus fort que les apiculteur qui ne sont pas bio et qui utilise des insecticides beaucoup plus efficace pour lutter contre le Varroa. si vous avez pas compris l’Australie pas de varois et pas de problème de mortalité des abeilles on a pu aussi voir ça dans d’autres régions du monde on a eu des problèmes non c’est très exactement quand le Varroa réapparut et c’est seulement à partir de ce moment qu’il y a eu des problèmes de mortalité chez les abeilles. c’est d’abord le Varroa et quelques autres parasites et les maladies et les virus que ce parasite propage qui sont les principaux responsables de la mortalité des abeilles le deuxième responsable c’est la baisse des ressources 3e responsable ce sont les mauvaises pratiques de certain apiculteur et c’est seulement après que les produits phytosanitaires sont responsables ça représente moins de 4 % de problèmes de mortalité mais c’est toujours la même chose notamment chez les apiculteurs bio et chez tous les apiculteurs qui on a aucune compétence c’est toujours plus facile d’accuser les produits phytosanitaires qui sont en réalité que des boucs émissaires plutôt que de mettre en doute leur pratique et surtout le mettre le faut qu’ils sont totalement incompétents

  3. Cher haegelen. Bien évidemment le Varroa est un problème majeur, toutes les espèces américaines, européennes et asiatiques font face aux attaques de ce parasite qui n’a pas de prédateur. Vous pourrez d’ailleurs lire dans la revue Abeilles en liberté des dossiers complets dédiés au Varroa, mais il est ici question de l’impact des produits phyto sanitaires. Votre argumentation est ainsi bancale, et non sourcée. C’est le même principe que les climatosceptiques il y a 10 ans, vous pointez une cause pour masquer la complexité plurielle de la situation. Chaque territoire se compose d’espèces spécifiques d’abeilles, de parasites locaux, d’une flore singulière, etc. L’ouest australien, dont vous faites référence par exemple, est aussi doté d’une incroyable diversité de fleurs sauvages qui permet aux abeilles de ne pas se focaliser sur les mono cultures. Je vous invite à lire quelques études nationales sur le problème du phyto sanitaire (et à converser avec les apis qui vous entourent) :
    https://itsap.asso.fr/projet_recherche/exposition-des-abeilles-aux-produits-phytosanitaires/
    https://itsap.asso.fr/projet_recherche/dephy-abeilles/

  4. Bonjour haegelen,

    Même si votre message est un peu négligé sur la forme et qu’il ne comporte par ailleurs aucune source ou référence, nous prenons le temps de vous répondre. Aucune donnée solide n’existe sur le cas australien, tandis qu’au contraire le poids des preuves disponibles sur les dégâts des pesticides est considérable (des milliers d’études existent indiquant l’effet catastrophique des néonicotinoïdes sur les abeilles mellifères, les abeilles sauvages, les pollinisateurs en général et les organismes aquatiques). Cette accumulation de preuves ne peut pas être « annulée » par une situation tierce, d’autant plus si celle-ci est peu ou mal documentée.

    Néanmoins, pour ce qui concerne l’Australie il existe quelques éléments d’explication simples. La concentration de l’apiculture australienne est vraisemblablement très inférieure à la situation française. La quantité de miel produite en Australie oscille entre 20 000 et 30 000 tonnes par an (selon les chiffres de la filière). Par comparaison, c’est ce qui était produit en France au début des années 1990, avant l’introduction des néonicotinoïdes. La densité de colonies d’abeilles domestiques en Australie est donc probablement 15 fois inférieure à celle que l’on rencontre en France. De plus, la quantité totale de pesticides utilisés en Australie est inférieure à celle utilisée en France (données de la FAO, disponibles sur demande). Il y a donc en Australie moins d’apiculture au km2 et beaucoup moins de pesticides au km2 qu’en France. La probabilité que les colonies soient effectivement exposées aux pesticides devrait logiquement y être bien plus faible, de même que l’intensité de leur exposition. Ces ordres de grandeur ne fournissent pas de démonstration scientifique mais offrent une explication plausible à ce manque apparent de cohérence.

    Comme le dit Stéphane Foucart (en se référant au rapport des 27 académies des sciences européennes de 2015), les abeilles domestiques sont bien plus résilientes au stress chimique que la plupart des abeilles solitaires : le vrai signal d’alarme devrait être donné par ces dernières ! Or, à notre connaissance, il n’existe pas de longue série de données en Australie permettant d’apprécier l’évolution des populations de ces pollinisateurs en général. L’absence de preuve n’étant pas preuve d’absence, l’argument australien ne permet pas, selon nous, de remettre en cause ce que l’on sait déjà de la toxicité des néonicotinoïdes.

    En outre, je vous invite à prendre connaissance des études de Thomas Seeley sur la capacité de résistance aux varroas des abeilles mellifères retournées à l’état sauvage, et de vous documenter sur les recherches de Jeff Pettis sur l’ile de Groix (Abeilles en liberté n°8 P.57) montrant qu’en l’absence de pesticides et d’exploitation apicole les abeilles noires de l’ile gèrent très bien ce parasite https://www.pollinis.org/publications/sur-groix-jeff-pettis-poursuit-ses-etudes-sur-la-cohabitation-entre-abeilles-et-varroa/ Ces lectures pourront peut-être tempérer votre ardeur à simplifier le réel et votre propension à tenter de nous imposer doctement votre point de vue.

    Enfin, quand on considère le sombre bilan de l’apiculture intensive, ce que vous appelez la «compétence» en matière apicole mériterait a minima quelques remises en question. Le varroa – dont vous faîtes la cause principale de tous les problèmes – n’est rien d’autre que le fruit indésirable du productivisme apicole. À l’origine en effet, ce parasite est confiné à l’Asie sur Apis cerana avec laquelle il est en équilibre suite à une co-évolution. Des apiculteurs ayant importé des colonies d’Apis mellifera européenne dans la zone d’Apis cerana, le varroa est passé sur cette dernière (milieu du XXe siècle) avant de se répandre quasiment dans le monde entier. Bravo !
    Si être compétent en apiculture c’est maintenir artificiellement des abeilles majoritairement hybridées dépendantes de soins coûteux et déconnectées des cycles naturels, doper des colonies dès la sortie d’hiver avec du sirop et les remercier pour leur travail avec du candi en hiver, les déplacer de floraison en floraison à travers la France en semi-remorques, augmenter les doses d’acaricides régulièrement pour pallier l’inévitable résistance des parasites (tout en détruisant au passage les prédateurs naturels du varroa comme Stratiolaelaps scimitus ou le pseudoscorpion), empêcher l’essaimage, changer les reines tous les ans et les inséminer artificiellement, concentrer par endroits des centaines de colonies en épuisant ce qu’il reste de la flore mellifère et en créant des concurrences avec les pollinisateurs sauvages en déclin, disséminer jusque dans les conservatoires d’abeilles noires une génétique non adaptative, très peu pour nous !

    Milan Kundera disait qu’être aliéné c’est se faire l’allié de ses propres fossoyeurs : vous comprendrez – j’espère – que nous travaillons ardemment à un autre projet que le vôtre.

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