Ruches de conservation ou de biodiversité

par Adrien Pierrin.

… un pas vers une apiculture de régénération

Article rédigé par Jean-Jacques Casanova dans le septième numéro de la revue Abeilles en liberté.

En écho au dossier du numéro 5 consacré aux ruches de biodiversité, Jean-Jacques Canova, ancien apiculteur professionnel, créateur du conservatoire de l’abeille noire des Boutières, nous fait part de ses expériences pionnières en matière de ruches de repeuplement et de conservation, de ses réussites et de ses espérances…

Retour d’expérience

Le bonheur éprouvé à la cueillette des essaims et ce que j’avais appris dans les ruchers paysans de la formidable capacité de reproduction de l’espèce lorsqu’elle n’est pas perturbée m’ont fait imaginer, à la fin des années 70, d’intégrer davantage cette dimension dans mon système apicole. J’ai alors constitué un parc de ruches fixes ; quatre planches clouées verticalement et un croisillon, sur le modèle rationalisé inspiré de la ruche tronc dans les ruchers ardéchois mais d’un volume plus réduit, 25 à 35 litres. Ces ruchons hivernaient avec quelques kilos de miel et ne demandaient qu’à déborder d’abeilles ; parfois, mon impatience me faisait tapoter. Le plafond étant cloué, ils n’étaient visitables que par retournement, dédiés uniquement à l’abeille et à sa reproduction.

Alors que je produisais avec les ruches à cadres, les essaims qu’ils jetèrent ont contribué à augmenter mon cheptel de 200 à 500 colonies en une dizaine d’années, sans changer de manière perceptible le rythme de l’essaimage. L’enviable énergie déployée par les abeilles, sans aucun soin évidemment, dans ces ruches dites vulgaires me porte à croire qu’il serait bon aujourd’hui de constituer, dans tout système de production quelque peu intensif un tel espace de naturalité.

Constat alarmant

Le concept d’anthropocène dit notre impact sur l’écosystème terrestre. L’abeille à miel, aux endroits de forte intensification, n’a pas échappé à l’efficacité brutale que connaissances et techniques donnent pour agir sur ce(ux) qui nous entoure(nt). Nous avons dépassé la limite de ce qu’une de nos plus précieuses partenaires pouvait supporter. Cela nous oblige à reconsidérer ce que doit être notre relation au monde animal (jusqu’à la distinction ontologique des fins et des moyens comprise) et à une modestie retrouvée face aux processus biologiques. L’espace écologique apicole pourrait répondre à cette ambition.

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Atelier de construction de ruches de biodiversité animé par Bernard Bertrand

Vers un rucher de régénération

Ce rucher de régénération serait constitué d’une part de cheptel logé en ruches confortables pour l’abeille, à la conduite de laquelle seraient appliquées des interventions minimales. Cet espace de naturalité serait un générateur contribuant à la reconstitution des ruchers amputés par les mortalités ; pour cela, il pourrait être conçu avec du matériel permettant une amplification de la reproduction. L’élevage spontané, surtout si l’environnement en sanctionne le résultat, serait là, comme lors du processus d’évolution, l’occasion pour les abeilles de tester des solutions génétiques variées et de restaurer leur vitalité. Les colonies évoluant librement, sans autres stimuli que ceux du milieu local et cosmique, constitueraient un outil pédagogique inédit.

L’absence de gestes apicoles libérerait les colonies d’une source de stress pénalisante, mais les mâles étrangers et hybrides ne s’abstiendraient pas pour autant ; lors de chaque reproduction les abeilles participeraient à la mise en commun des gènes propres à la biologie de l’espèce : les gamètes du désordre jouent librement à l’intérieur de l’espace spécifique. Au bout de chaque stratégie de sauvegarde ou de régénération la même exigence : des sanctuaires protégés de l’introgression. Toutes choses égales par ailleurs, la naturalité reste souhaitable et est l’occasion de chercher de justes réponses aux questions que nous pose l’abeille mellifère ; s’il est vrai que les conditions d’environnement induisent une pression délétère sur le vivant, les apiculteurs ne peuvent se cantonner dans la position d’accusateurs.

En constituant un endroit de bientraitance animale, ils pourraient éprouver la fiabilité et la force des processus vitaux, abandonner du « technique » pour du « relationnel », mettre à distance la logique productive en reconsidérant la problématique économique. Il s’agit là pour notre activité de lier ensemble nos idées, nos actes et leurs conséquences. Définir pour cela « ce à quoi nous tenons » contribuerait, modestement mais à un endroit remarquable, à l’émergence d’un nouveau mode de relation de l’humanité à l’espace terrestre : une éthique de l’écoumène.


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