Syndrome d’effondrement et fabrique de l’ignorance

par Adrien Pierrin.

Article rédigé par Stéphane Bonnet, à retrouver dans le douzième numéro de la revue Abeilles en liberté.

Introduction du dossier « Comprendre le syndrome d’effondrement »

Le syndrome d’effondrement des colonies (Colony Collapse Disorder, en anglais) correspond à une surmortalité massive et spectaculaire des abeilles mellifères et se traduit la plupart du temps par des ruches brutalement vidées de leurs occupantes, en général à la fin de l’hiver. On lit souvent que le phénomène serait apparu d’abord en France au milieu des années 90, puis quelques années plus tard dans d’autres pays, avec à chaque fois des pertes considérables et inédites. Evoquant ce douloureux sujet, la plupart d’entre nous ont en tête une longue saga faisant régulièrement la une des journaux sans que personne ne semble en mesure de faire toute la lumière sur le dossier. Après des années de flou, non seulement il subsiste une désagréable impression d’affaire non résolue, mais nombre d’apiculteurs constatent toujours des pertes conséquentes sur leurs ruchers quelle que soit leur échelle de travail – voir l’article de Mathieu Angot dans ce dossier -, pertes qui viennent s’ajouter à la mortalité due au varroa ou à d’autres causes. Est-ce encore possible aujourd’hui de comprendre ce syndrome d’effondrement, à l’heure où le débat public est très largement orienté par les industriels de l’agrochimie, toujours disposés à s’arranger avec la réalité pour défendre leurs intérêts économiques ?

Comme toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à la santé des abeilles et qui recherchent des informations fiables, la rédaction d’Abeilles en liberté s’interroge: qu’en est-il des causes réelles de cette forme spécifique de surmortalité encore très actuelle et dont l’avenir semble en partie assuré ? A-t-elle partout les mêmes symptômes, se produit-elle dans les mêmes conditions ? Les essaimages multiples ou hors saisons observés depuis quelques années sont-ils liés à ce phénomène? Est-ce possible par ailleurs que l’effondrement massif des insectes volants d’Europe1 soit en rapport avec les causes principales de ce syndrome constaté dans les ruchers ? Enfin, se pourrait-il que les industriels de l’agrochimie – qui sont volontiers vendeurs de doute en plus d’être des acteurs majeurs de l’intoxication du milieu naturel – aient intérêt à ce que l’on dise partout que le mystère demeure ?

La surmortalité ordinaire

s ruches vidées de leurs occupantes sont devenues hélas un spectacle courant et l’évocation du phénomène entraîne parfois une sorte de sidération désolée chez nos interlocuteurs. Comme si le problème était trop vaste et trop complexe, comme si, décidément, nous étions collectivement face à un phénomène inaccessible à notre entendement, face à une fatalité. Or, en suivant Myriam Lefebvre qui retrace pour nous l’histoire du phénomène (voir p. 46 dans ce dossier) on s’aperçoit que le mystère a quelque chose de factice. En outre, pendant que l’opacité continue pourtant de s’étendre, et que l’ignorance semble l’emporter sur le savoir, l’effondrement des abeilles mellifères se poursuit et leur multiplication artificielle (avec les aberrations génétiques qu’elle entraîne parfois) masque difficilement l’hécatombe. Pire encore – et largement moins médiatisé – cet effondrement coïncide avec celui de tous les pollinisateurs sauvages, comme nous le rappelle Nicolas Laarman dans son article (lire p. 58). Cet étrange synchronisme pose a minima la question de savoir si l’on peut séparer la surmortalité des abeilles mellifères de celle de tous les insectes qui ne vivent pas dans des ruches, soit l’écrasante majorité d’entre eux ! Stéphane Foucart, journaliste et auteur, nous donne dans ce dossier des éléments de réponse très documentés (lire p. 54).

Une crise du savoir

Ce dossier sera finalement l’occasion de regarder en face une fabrique de l’ignorance qui fonctionne à plein rendement, et de faire émerger si possible des éléments factuels pour tenter malgré tout de comprendre. Car, au-delà du désastre inédit de cette surmortalité massive, ce qui est en jeu c’est aussi la captation du savoir par les efforts conjoints des multinationales de l’agrochimie et de certains décideurs politiques. L’instrumentalisation de la science débouche en effet sur une confiscation des connaissances qui nous prive collectivement de nos capacités à comprendre le réel et à agir en connaissance de cause en faveur des solutions. Certes, cela n’est pas nouveau, l’industrie du tabac réussit fort bien à utiliser la science contre la vérité depuis des décennies, afin de masquer la cause principale de l’épidémie de cancers du poumon2. Mais ce qui est particulièrement grave selon nous, c’est que le procédé soit toujours d’actualité aujourd’hui, malgré sa mise au jour par les investigations de journalistes ou de lanceurs d’alerte. Comme en témoigne le retour des néonicotinoïdes censés aider la filière française de la betterave sucrière en 20213, – dans un contexte de focalisation sur l’épidémie de Covid19 – rien ne semble pouvoir s’opposer à l’intoxication durable du monde. Sollicitée quotidiennement par les catastrophes et les scandales, largement privée des moyens de comprendre et de s’organiser pour lutter, la société dans son ensemble s’accommode des décisions politiques qui façonnent le désastre. Par ailleurs, la perte de confiance vis-à-vis des institutions grandit et produit parfois en retour de la part d’une minorité – affichant une lucidité autoproclamée4 – un rejet en bloc des connaissances «officielles ». Ces dérives, caractérisées par une simplification outrancière et manichéenne du réel, ajoutent à la confusion et ne font qu’accroître le délitement social, fragilisant au passage le militantisme et décrédibilisant les solutions alternatives.

Une crise du savoir semble ainsi se renforcer et venir s’ajouter à toutes les autres, alors que les scientifiques indépendants et les journalistes d’investigation courageux existent, que les données, les compétences et les outils scientifiques abondent, ainsi que les moyens techniques permettant de diffuser des informations. Jusqu’à quand accepterons nous de nous laisser déposséder de notre capacité à comprendre et de notre droit de savoir ? Reprenons le pouvoir afin de relancer la fabrique de la connaissance qui sied à une société décente.

  1. Stéphane Foucart, En trente ans, près de 80 % des insectes auraient disparu en Europe, Le Monde, 18 octobre 2017
  2. Robert Proctor, Golden Holocaust, La Conspiration des industriels du tabac, Paris, Les Équateurs, 2014
  3. Voir l’article de N. Laarman dans Abeilles en liberté n°9, P. 22
  4. Dix principes de la mécanique conspirationniste, Le Monde diplomatique


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