Des abeilles dans mon arbre

Habitat naturel

Depuis des millions d’années, les abeilles mellifères sauvages nichent dans des cavités : arbres creux, anfractuosités de roches… Parmi ces refuges, les loges profondes et régulières, creusées par les pics, constituent des habitats privilégiés. Leur forme cylindrique, dotée d’une entrée située dans la partie supérieure, assure une protection remarquable appréciée aussi bien des oiseaux cavernicoles que des abeilles. La disparition de leur habitat est l’une des causes majeures du déclin des insectes pollinisateurs.

Chaque année, la France perd plus de 20 000 km de haies, qui constituent pourtant un habitat essentiel pour de nombreuses espèces. Malgré les efforts récents, les programmes de plantation n’en réintroduisent qu’environ 7 000 km par an[3].

À cela s’ajoutent les spécificités du cycle de vie des arbres : un sujet planté aujourd’hui n’abritera un dendro-microhabitat (petite cavité dans un arbre pouvant servir d’habitat à plusieurs espèces) qu’après un siècle de croissance, souvent davantage. Une étude suédoise portant sur le chêne pédonculé (Quercus robur) indique que moins de 1 % des arbres âgés de moins 100 ans portent une cavité, environ 50 % des arbres entre 200 et 300 ans en possèdent une, tandis que tous les arbres de plus de 400 ans présentent plusieurs cavités[4].

Le temps biologique se heurte ici au temps humain : l’habitat disparaît beaucoup plus vite qu’il ne se forme. Un arbre planté aujourd’hui ne deviendra un gîte potentiel que dans deux générations humaines, c’est-à-dire au cours de l’existence de nos arrière-petits-enfants…

« Un arbre planté aujourd’hui ne deviendra un gîte potentiel pour les abeilles mellifères ou pour d’autres êtres vivants que dans deux générations humaines »

Pour que les abeilles mellifères retrouvent leur place dans l’environnement

Installer un nichoir dans un arbre, c’est une manière de redonner une place aux abeilles mellifères sauvages dans nos paysages. C’est aussi renouer avec une réalité écologique oubliée : ces pollinisatrices sont issues d’une longue histoire d’adaptation aux cavités forestières, aux hivers rigoureux, aux ressources fluctuantes mais aussi aux parasites et pathogènes par le biais de la reproduction naturelle.

L’installation de nichoirs est une réponse rapide à l’urgence, qui vise à compenser la disparition des arbres pourvus de cavités, le temps que les paysages se reconstituent…

L’homme propose, la nature dispose

Ce nichoir, installé à l’intention des abeilles mellifères, peut être colonisé par d’autres espèces. Les oiseaux comme les mésanges, les sittelles, les étourneaux peuvent y trouver leur bonheur. Sans oublier les mammifères comme les écureuils, les loirs, ou les chauves-souris qui ont la possibilité d’y nicher. Notons pour finir l’intérêt potentiel de quelques insectes comme les frelons européens (Vespa crabro) ou d’autres guêpes sociales pour cette cavité. La revue la Hulotte y a consacré un numéro complet intitulé : Le Pic noir et ses locataires[5].

Une forme bio-inspirée

Afin de garantir sa pertinence écologique et de favoriser sa colonisation, un nichoir se doit de répondre aux caractéristiques des cavités naturelles privilégiées par les colonies. Il devra se rapprocher d’une forme cylindrique qui limite les zones anguleuses, souvent mal ventilées et propices au développement de pathogènes. Le volume intérieur, la taille du trou de vol et son emplacement devront aussi respecter des caractéristiques que l’on trouve dans la nature. Le site web nidabeilles.fr met à disposition un tutoriel téléchargeable pour la réalisation d’un nichoir approprié.

Matériaux utilisés

L’utilisation de bois brut et non traité est indispensable. L’épaisseur importante de la structure (4 cm ou plus) assure une bonne isolation thermique. Du bois non raboté, dont la surface est rugueuse, est préférable car il facilite l’adhérence de la propolis déposée par les ouvrières sur les parois internes. En effet, l’état sanitaire de la colonie est en partie lié à cette couche de propolis qui agit comme une barrière antibactérienne et antifongique naturelle.

Volume

Lors de ses travaux, le biologiste Thomas Seeley a constaté qu’un volume compris entre 30 et 40 litres est le plus fréquemment sélectionné par les éclaireuses à la recherche d’un habitat[6]. Ce volume réduit favorise l’essaimage annuel, cet « heureux évènement » essentiel à la reproduction et à la dispersion de l’espèce, un volume trop important pouvant retarder – voire inhiber – l’essaimage.

Le trou de vol

La petite taille du trou de vol est un facteur important. Un diamètre de 45 mm, suffisant pour le trafic d’une colonie, limite les déperditions thermiques, réduisant ainsi les dépenses d’énergie, coûteuses en nourriture l’hiver. De plus, une entrée réduite est plus facile à défendre, elle constitue une première barrière contre les intrus et prédateurs. Contrairement aux ruches, le trou de vol d’un nichoir est positionné en haut du volume. Ce positionnement naturel participe au cycle de vie de la colonie au fil des saisons :  

  • Au début de l’hiver, la colonie forme sa grappe et se blottit en bas de la cavité. Elle remonte progressivement par la suite en consommant ses réserves de nourriture stockées dans la partie supérieure du nid. Ainsi positionné, le miel, grâce à sa viscosité élevée et sa forte teneur en sucre qui lui confèrent des propriétés isolantes, améliore l’isolation de la cavité en emprisonnant l’air chaud.
  • Au printemps, à l’arrivée des beaux jours, les abeilles qui ont remonté progressivement pendant les mois les plus froids se sont rapprochées du trou de vol et sont ainsi prêtes à butiner et à stocker de nouvelles provisions.

De plus, ce positionnement de l’entrée permet une aération de la zone supérieure du nid, évitant l’accumulation d’humidité, propice au développement de pathogènes. En effet, la ventilation des ouvrières lors de la transformation du nectar en miel constituant une source importante d’émission de vapeur d’eau, cette dernière s’évacue ainsi directement.

Accès non autorisé

Le nichoir se distingue radicalement de la ruche par son principe de non-intervention. Ainsi, contrairement à une ruche, dans laquelle le plancher et le toit sont amovibles pour permettre l’inspection et l’intervention humaines, ces éléments sont fixes dans un nichoir. Cette configuration garantit l’absence de dérangement de la colonie, évite l’introduction de pathogènes externes et préserve la dynamique naturelle de la cavité.

Ce volume confiné respecte en outre l’écologie naturelle des cavités de pics qui ne constituent pas un refuge pour les seules abeilles mellifères. Un cycle naturel d’occupations successives, de mammifères, oiseaux et insectes où chacun assure à sa manière la remise en état et le nettoyage du lieu et participe au fonctionnement global de l’écosystème…

Choix de l’arbre porteur

Les caractéristiques de l’arbre porteur doivent s’approcher le plus possible des choix spontanés des abeilles mellifères. La sélection d’un arbre caduc, au houppier généreux (chêne, hêtre, érable, etc.), offrira un microclimat idéal. Son feuillage produit une ombre protectrice aux heures chaudes de l’été, tandis que la chute des feuilles en hiver permet aux quelques rayons du soleil de chasser l’humidité résiduelle. Les feuilles de certains chênes demeurent fixées aux branches, à l’état sec, une partie de l’hiver. Ces feuilles marcescentes permettent une aération suffisante tout en dissimulant le nichoir.

Il va de soi que pour éviter les dérangements, l’arbre porteur choisi sera éloigné d’une activité humaine régulière.

Fixation

Idéalement, un nichoir sera fixé dans un arbre, à une hauteur de 4 à 8 mètres, afin d’en limiter l’accès aux prédateurs. L’odeur caractéristique du mélange de miel, de propolis et de cire d’une colonie y est moins facile à localiser que si elle provenait d’une cavité proche du sol.

Afin de ne pas nuire au développement de l’arbre et éviter des plaies sur le tronc, un système de fixation vissé est préconisé. Cette technique respectueuse est à privilégier à l’encerclement avec des câbles ou des sangles, trop souvent utilisés pour fixer des structures dans les branches.

Période d’installation

Afin d’optimiser les chances de colonisation par un essaim à la recherche d’un habitat, l’installation du nichoir sera idéalement effectuée avant la fin mars. Cette échéance permet au nichoir d’être disponible pour la période d’essaimage des abeilles qui, selon les régions et les conditions météorologiques, peut se produire dès le début du mois d’avril.

Concurrence loyale

Dans une même zone de butinage, la question de la concurrence entre Apis mellifera et les autres pollinisateurs comme les abeilles solitaires est souvent soulevée. Cependant, bien que largement documentée dans les zones où l’activité apicole de production est intense, l’idée selon laquelle l’abeille mellifère concurrencerait systématiquement les autres abeilles sauvages mérite d’être nuancée.

En effet, les abeilles mellifères concentrent leurs efforts sur les ressources abondantes alors que les solitaires visitent des fleurs dispersées. Le rayon de butinage, bien plus restreint chez les espèces solitaires (souvent quelques centaines de mètres), répartit encore davantage la pression sur les ressources. Ainsi, l’impact des abeilles mellifères dépend essentiellement de la densité locale des colonies et de la richesse florale disponible[7].

Les abeilles solitaires exploitent souvent des plantes spécifiques : parfois une seule, telle la Collète du lierre (Colletes hederae). Les différences morphologiques telles que la taille de l’abeille et la longueur de la langue conditionnent aussi les fleurs butinées.

Les abeilles solitaires peuvent butiner par des températures relativement basses, dès 5 °C, certaines sont présentes jusqu’aux premiers frimas et d’autres jusqu’au début de l’hiver alors que les abeilles mellifères les plus courageuses ne butinent qu’à partir d’une température d’environ 12°C.

Principe de précaution : l’installation d’un nichoir est à éviter dans les zones d’implantation de ruches. D’autre part, en cas d’installation de plusieurs nichoirs sur une même zone, un éloignement de plusieurs centaines de mètres entre eux est préconisé. Les ressources florales doivent garantir une nourriture disponible pour toutes les abeilles d’un même secteur.

Varroa et dispersion des colonies

Par définition il n’y a pas de gestion sanitaire des abeilles mellifères sauvages mais lorsqu’on procède à l’installation d’habitats artificiels qu’elles peuvent investir, il convient de veiller à leur répartition. La concentration des colonies dans un rucher traditionnel amplifie significativement la pression de l’acarien Varroa destructor. Le regroupement des ruches, qui favorise la dérive des ouvrières et des mâles, constitue autant de voies rapides et efficaces de transmission des acariens et des virus associés entre les colonies.

Des travaux menés par Thomas Seeley au laboratoire Zeman de l’Université de Cornell, sur un dispositif expérimental réparti sur 20 hectares, ont montré de manière probante que les colonies espacées de quelques centaines de mètres maintiennent des niveaux d’infestation significativement plus faibles que les ruchers où la concentration de colonies augmente la diffusion des parasites. Les résultats de l’étude confirment qu’une répartition clairsemée des colonies, comme celle qu’offre l’installation de nichoirs, constitue un levier simple et écologique pour limiter l’expansion et la virulence du varroa, et aider les abeilles mellifères à développer des mécanismes naturels de résistance[8].

D’autre part, l’humidité qui règne dans une cavité de tronc préserve la colonie qui l’occupe, Varroa destructor se reproduisant moins rapidement par une humidité élevée[9].

Comme l’explique le chercheur et spécialiste de l’abeille mellifère Arrigo Moro : « Les populations survivantes à l’état sauvage (…) constituent un réservoir génétique vital qui pourrait contribuer à rendre les abeilles mellifères sauvages et gérées plus résilientes face aux menaces futures ». Même si des recherches sont en cours pour mieux comprendre comment elles parviennent à survivre sans gestion humaine, la science confirme que certaines populations sauvages sont des réservoirs de bonne santé.

« De surcroît, un essaimage annuel, encouragé par le faible volume du nichoir, occasionne une respiration sanitaire qui restreint la pression parasitaire sur la colonie. »

Abeilles en liberté

La déclaration annuelle des ruches imposée par la législation ne s’applique qu’aux colonies d’abeilles mellifères gérées par un apiculteur. Un nichoir n’étant pas une ruche, ce refuge mis à disposition et colonisé naturellement par un essaim ne fait pas de son propriétaire un apiculteur.

Les abeilles mellifères qui investissent naturellement un nichoir sont considérées sauvages[10]. Par définition, elles ne sont pas dépendantes de l’être humain pour leur survie ou leur santé. L’installation d’un habitat de substitution est un acte de conservation qui reconnaît et respecte la capacité d’Apis mellifera à s’adapter et à survivre sans intervention humaine.

Programme de science participative ORCAMS

Afin de mieux comprendre la dynamique des populations sauvages, et évaluer l’efficacité de ces mesures de conservation, ORCAMS (Observation et Recensement des Colonies d’Abeilles Mellifères Sauvages) est un programme de science participative dédié au suivi des colonies d’abeilles. Celles-ci sont présentées sur une carte avec une fiche descriptive, par toute personne ayant connaissance d’abeilles nichant dans des cavités naturelles (tronc d’arbres creux) ou artificielles (nichoirs, vieux murs).

Il repose sur trois périodes d’observation annuelles : au printemps (du 1er au 31 mars), en été (du 15 juillet au 31 août) et en automne (du 1er au 31 octobre).

Au cours de ces périodes, le site de nidification identifié est observé 10 minutes à l’aide de jumelles. Une fiche de suivi consigne la présence ou l’absence d’abeilles au trou de vol à une date donnée. Des paramètres essentiels comme la hauteur du nid et son orientation sont aussi consignés.

Après validation, les informations recueillies par ORCAMS seront intégrées dans les bases de l’INPN (Inventaire National du Patrimoine Naturel Français), portail de diffusion de la connaissance sur la biodiversité française, administré par le Muséum National d’Histoire Naturelle ainsi que par l’Office Français de la Biodiversité.

Chaque signalement permettra de cartographier les colonies présentes sur le territoire, favorisant l’enrichissement des connaissances sur Apis mellifera à l’état sauvage. À vos jumelles !

  • www.nidabeilles.fr : Entièrement consacré à la fabrication et l’installation d’un nichoir pour abeilles mellifères sauvages
  • www.orcams.fr : Programme d’observation et de recensement des colonies d’abeilles mellifères sauvages

Références

[1] https://www.abeillesenliberte.fr/classement-sur-la-liste-rouge-de-luicn-un-tournant-pour-les-abeilles-melliferes-sauvages/
[2] Sánchez-Bayo, Wyckhuys, 2019. Worldwide decline of the entomofauna: A review of its drivers.
[3] CGAAER (Rapport ministériel) — La haie, levier de la planification écologique
[4] Ranius et al. (2009) — Development of tree hollows in pedunculate oak (Quercus robur).
[5] https://lahulotte.fr/boutique/numeros/numero-83/
[6] Seeley, T. D. Measurement of nest cavity volume by the honey bee, Behav. Ecol. Sociobiol. 1977
[7] https://itsap.asso.fr/articles/partage-des-ressources-florales-entre-abeilles
[8] Seeley T.D, Crowding honeybee colonies in apiaries can increase their vulnerability to the deadly ectoparasite Varroa destructor, 2015.
[9] Derek Mitchell, https://royalsocietypublishing.org/rsif/article/16/156/20190048/87131/Nectar-humidity-honey-bees-Apis-mellifera-and
[10] Philippe Coslon, L’abeille et le droit, Éditions Puits fleuri

4 Comments

  1. Les abeilles sauvages sont devenues plus petites et ont développé de nouveaux comportements permettant de détruire l’acarien et d’interférer dans sa reproduction à l’intérieur du nid. Une acclimatation au long cours que les abeilles domestiques, soumises à des traitements chimiques de synthèse pour résister au varroa, n’ont pas eu le loisir de faire, ce qui les laisse aujourd’hui inadaptées génétiquement face à l’acarien : https://www.pollinis.org/publications/etat-des-lieux-rapport-du-conseil-detat-sur-leau-et-son-droit/
    C’est la 1ière fois que je recommande POLLINIS qui est un groupe de pression =lobby qui certes défend l’abeille, mais défend surtout le salaire des ses dirigeants ……….. et je ne suis toujours pas convaincu , un des chantres de la sélection VSH me disait « à chaque fois qu’on a récupéré un essaim « sauvage » et qu’on l’a mis en ruche , il s’est avéré aussi sensible que les souches sélectionnées »…… les essaims « sauvages meurent en 4-5 ans de Varroase , puis sont remplacés par une essaim balladeur, …. pas besoin d’évoquer une sélection naturelle qui met des millions d’années à se mettre en place comme chez Apis cerana

    • Stien, nous ne cautionnons pas cette manie qui consiste à mettre sur le même plan des lobbies défendant les intérêts des industriels (de l’agrochimie par exemple), et des ONG comme POLLINIS qui se préoccupent de l’intérêt général. Par le biais de votre commentaire vous ne faites que relayer la campagne de décrédibilisation agressive dont a été victime POLLINIS de la part des défenseurs de l’agrochimie. Abeille en liberté ne fait pas ces amalgames.

      Pour le reste, on ne voit pas bien la cohérence de votre message : le lien que vous donnez n’a rien à voir avec le sujet, vous citez ce qui s’apparente à une étude dont les résultats ne semblent pas vous convaincre, et vous vous en remettez au point de vue prévisible d’un expert en sélection apicole relatant un cas particulier sans intérêt…

      Dire que la sélection naturelle met des millions d’années à se mettre en place est particulièrement loin du réel ! Sur ce sujet comme sur celui des abeilles mellifères installées à l’état sauvage, vous devriez semble-t-il mettre à jour vos connaissances…
      Le chercheur Mike Allsopp a bien montré que les population d’A. m. capensis et A. m. scutellata se sont adaptées à Varroa destructor en quelques années et que c’est la sélection naturelle de comportements d’hygiène sensible au varroa et de brossage qui a abouti à cette résistance (Allsopp M.H. 2006. Analysis of Varroa destructor infestation of Southern African honeybee populations. MSC Thesis Nat Agric Sci Univ Pretoria).
      Thomas Seeley a abouti à des résultats comparables sur des populations d’abeilles férales aux États-Unis et le même phénomène est à l’œuvre dans les populations européennes quand les conditions sont réunies, c’est-à-dire quand l’agriculture conventionnelle n’a pas intoxiqué tous les milieux et que les apiculteurs n’ont pas dégradé génétiquement les abeilles…

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