Les champignons aux petits soins pour les abeilles

Extrait de l’article rédigé par Myriam Lefebvre * dans le premier numéro de « Abeilles en liberté ».

La redécouverte d’un lien millénaire

Les raisons de changer notre regard sur les abeilles et sur leurs difficultés ne manquent pas… Parmi les quelques-unes évoquées ici, celle de notre méconnaissance des sociétés d’insectes, de leur mode de fonctionnement intime, de leurs interactions bénéfiques avec le milieu. Les liens étroits entre abeille et forêt remontent à la nuit des temps, au point que des synergies insoupçonnées garantissent la vitalité des uns et des autres… C’est là tout un monde secret, mystérieux, que quelques rares esprits ouverts commencent à percevoir et tentent d’explorer, prenant le risque de passer pour de doux illuminés… L’affection des abeilles pour les mycètes […] semble une formidable piste d’espoir sur laquelle Myriam Lefebvre nous entraîne…

Une incompréhension de trop

Je ne m’y attendais pas. Il y avait un peu de soleil et plus de chaleur en ce jeudi 3 mars 2016. Je suis partie rendre visite à mes abeilles. J’avais en moi la joie intense de retrouver des êtres chers après une longue absence. Elle est retombée bien vite. Sur mes six colonies, seules trois étaient actives. Pour être sûre que cette réalité était vraiment devenue la mienne, j’ai ouvert les ruches : plus aucune abeille vivante. Les moisissures avaient envahi les cadres et les planchers, et les provisions de miel étaient quasi intactes. Pas de doute, elles étaient mortes au début de l’hiver. Je ne comprenais pas. Dans ma région, les hypothèses allaient bon train. Produits toxiques, pesticides, trop de varroas ou de virus ? Étaient-ce les cultures de fin de saison ou les conditions de butinage peu favorables qui avaient perturbé l’hivernage des colonies ? Certains apiculteurs avaient leur petite théorie personnelle mais la majorité d’entre eux était dans le brouillard. Ils ont donc fini, comme les années précédentes, par adhérer au fourre-tout de la thèse du “multifactoriel“. C’est rassurant, mais ça ne donne pas de ligne directrice pour agir sur le réel.

Sortir du brouillard

J’étais piquée au vif. Cette fois, je voulais comprendre pourquoi des colonies saines à l’hivernage, bien traitées contre la varroase, disparaissaient en quelques mois. Plus fondamentalement, je désirais aider les abeilles à survivre dans l’environnement d’aujourd’hui toujours plus pollué malgré les grandes campagnes de pub en faveur des abeilles mellifères. Il faut être réaliste : ce n’est pas dans l’immédiat que la situation sanitaire va s’améliorer, le nombre de nouveaux pesticides qui entrent tellement facilement dans l’écosystème ne cessant de grandir. En attendant que les actions de la société civile pour la restauration des écosystèmes, la promotion d’une agriculture respectueuse de la planète et pour le développement de sources d’énergie non polluantes finissent par assainir l’environnement de manière significative, j’avais le sentiment qu’on pouvait déjà agir pour le bien-être des abeilles. Et si on partait de leurs capacités biologiques propres, celles qu’elles avaient mis tant de soin à développer et qui sont à l’origine du succès de leur espèce ? Parmi ces aptitudes, j’en identifiais deux qui me semblaient pertinentes en rapport aux causes récentes de mortalités des abeilles : le système de détoxification et le système immunitaire. J’avais trouvé un début de piste.

Myriam Lefevbre
« Je n’ai pas choisi les abeilles, ce sont les abeilles qui m’ont choisie », Myriam Lefebvre.

Des abeilles chez les mycètes

Un an plus tard, dans le cadre d’un projet sur les bactéries et les mycètes (voir encadré p. 55), je m’installe bien confortablement pour visionner des petits films sur ces organismes fascinants de complexité et de capacité d’interconnexion. Qui s’intéresse aux mycètes aujourd’hui croise inévitablement la route de Paul Stamets, un mycologue expérimenté dont le charisme a fait le tour de la planète. Une vingtaine de minutes plus tard, je l’entends parler d’abeilles mellifères. Mon attention redouble. Que viennent faire des abeilles dans un exposé sur les myceliums* (voir encadré) ? Paul Stamets dévoile comment il lui a fallu 30 ans pour comprendre le lien vital qui existe entre les abeilles et les myceliums. L’histoire commence dans son jardin, au printemps 1984. Il y avait installé plusieurs cultures de myceliums dans des bacs d’expérimentation. Tout à coup, son regard est attiré par un petit groupe d’abeilles mellifères qui s’activaient à l’endroit où il avait fait pousser des champignons (voir encadré p. 55) géants, appelés aussi strophaires à anneaux rugueux. Intrigué par le comportement des abeilles, il s’arrête pour les observer. Avec beaucoup de détermination, elles déplacent les petits copeaux de bois posés à la surface des cultures pour les protéger et aspirent des gouttelettes sécrétées par les fils de mycelium. Avec l’enthousiasme du scientifique qui est sûr d’avoir fait une découverte inédite, il les observera butiner les fils de mycelium pendant 40 jours, depuis l’aube jusqu’au coucher du soleil. Il publie ses observations à plusieurs reprises, espérant avoir un succès immédiat. Curieusement, la communauté apicole et les scientifiques des abeilles l’ignorent. Plus de deux décennies plus tard, Paul Stamets fera des observations qui lui donneront un 2e indice. Il se déplaçait régulièrement dans une des dernières forêts primaires au nord-ouest des ÉtatsUnis pour y suivre le développement des champignons qui poussent sur les troncs des arbres, après que ceux-ci aient été entaillés par les ours. De la famille des basidiomycètes, ces champignons sont bien connus pour dégrader les pesticides, les herbicides et les fongicides. Lors d’une de ses visites, il verra des abeilles s’activer à la base d’un de ces champignons et récolter de la résine et du suc. Le 3e indice arrivera via la publication d’un article scientifique sur les propriétés de détoxification du miel. Paul Stamets a le sentiment intérieur qu’il n’est pas loin de la solution. Un matin, encore au lit, il prolonge l’état de semi-éveil pour trouver le lien entre ces 3 indices. Et là, ça y est, un déclic foudroyant lui fait voir la scène entière : les abeilles ont besoin du suc des myceliums pour éliminer les produits toxiques et renforcer leur immunité !

Une bombe, rien de moins

Avec l’aide de deux vétérans de la recherche sur l’abeille, les premières expériences en laboratoire sont menées tambour battant. Les sécrétions de trois espèces de champignons sont testées sur des abeilles en cagettes : le reishi rouge, l’amadou et le chaga. Les résultats et leurs implications me laissent sans voix. Paul Stamets et ses collègues ont mis en évidence trois effets très significatifs de la consommation des sucs de myceliums : 1) une augmentation de la durée de vie des abeilles ; 2) une diminution de la concentration de produits toxiques dans leur lymphe et, 3) une diminution de
la quantité de virus présents dans les abeilles. Pour ce dernier effet, en fonction de l’espèce de mycélium testé, les abeilles éliminent jusqu’à 90 % des virus et cela en un temps record d’une semaine ! Un questionnement profond m’envahit. Comment des centaines de laboratoires de recherche sur les abeilles mellifères, y compris ceux dont j’ai fait partie, ont-ils pu ne pas voir qu’elles se nourrissaient du suc des myceliums présents dans leur environnement ? À la décharge des scientifiques de l’abeille, la recherche fondamentale en mycologie est restée pendant longtemps très discrète. L’essentiel du financement public et privé a été, et est toujours, consacré à la lutte contre les quelques mycètes ravageurs des récoltes humaines. C’est grâce au charisme et à la motivation d’un petit nombre de chercheurs que le grand public a finalement entendu parler de mycètes et de leur rôle fondamental dans l’évolution de la vie sur notre planète. La tâche des mycologues est loin d’être terminée car, sur les 5 millions d’espèces qu’ils estiment exister, ils n’en ont identifié que 130 000 !


Retrouvez l’intégralité de l’article dans le premier numéro de notre revue Abeilles en liberté, disponible en ligne :


* Myriam Lefebvre :
Apicultrice et photographe belge, titulaire d’un doctorat en biologie sur le comportement vibratoire de l’abeille mellifère, porte un regard atypique sur le monde de cet hyménoptère si indispensable à notre biodiversité. En 2016, elle publie « Etre abeille » un ouvrage photographique où elle explore notamment la dimension individuelle de la vie des abeilles, visite de l’intimité de leur quotidien. Plus d’informations.

11 réponses à “Les champignons aux petits soins pour les abeilles

  1. Wahou,je suis stupefaite et tellement heureuse de cette information…merci pour ce magnifique reportage c’est juste…comment dire…miraculeux…merci beaucoup merci .Marie

  2. Bonjour. J’ai bien saisi l’importance démontrée de ces champignons, mais en pratique, on fait quoi ?
    Cet article m’a beaucoup intéressée, j’ai une ruche et compte bien la multipliée.
    Bonne journée.
    Sandrine

    1. Bonjour Sandrine,
      Myriam va prolonger ses réflexions dans un prochain article. Elle va nous donner des précisions comment profiter de ces phénomènes.

  3. Super intéressant ! Je suis preneuse si on a la possibilité de mettre des choses en place pour sauvegarder nos abeilles !

  4. Je ne suis pas surpris de ces résultats.
    On note des effets très positifs mais est ce que certains mycelliums ne seraient pas toxiques?
    Et si on vulgarisait la culture de certains champignons dans nos ruchers ? Que du bonheur!

      1. Bonjour en regar2ant sur internet pleins 2.informations mais aucune recette simple a appliquer aux abeilles ? Vous faites comment ?merci pour votre recette ou celle 2e Paul Stamets Christophe

        1. Bonjour, il faut maintenir un maximum un environnement naturel autour de la ruche, ça inclut du bois en décomposition, des sources d’eau, des végétaux divers etc. Les abeilles prélèveront les matières qu’ils sont besoin.

Répondre à Vincke Pierre Pol (Pierrot) Annuler la réponse

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