Quelques observations de terrain sur le frelon à pattes jaunes et les abeilles mellifères à l’état sauvage

La présence en France du frelon à pattes jaunes a été signalée pour la première fois en 2004 dans le Lot-et-Garonne. J’habite en Charente Maritime et, d’après les cartes annuelles de présence en Europe du frelon à pattes jaunes établies par Quentin Rome du Muséum National d’Histoire Naturelle, les premiers nids y ont été signalés dès 2006.

J’ai observé un nid sur ma commune pour la première fois en janvier 2009. À l’époque, je ne faisais que des observations très peu suivies sur les abeilles mellifères, et je n’ai pas souvenir des premières attaques sur les colonies, ni de la réaction que pouvaient avoir les abeilles face à cette nouvelle menace. Néanmoins, l’un de mes amis qui possédait 3 ruches a arrêté l’apiculture au début des années 2010, après la perte de toutes ses colonies plusieurs années de suite malgré ses tentatives de lutte contre le frelon.

L’impact a donc été très fort, aussi bien sur les abeilles que sur les apiculteurs. C’est à cette époque que les syndicats apicoles ont initié leurs campagnes dans les médias en vue d’inciter au piégeage généralisé de printemps à l’aide de pièges conçus à partir de bouteilles en plastique, que j’ai vu fleurir un peu partout.

Ce n’est qu’à partir de 2017 que j’ai commencé à noter systématiquement la présence et à observer le comportement des frelons à pattes jaunes devant les colonies d’abeilles mellifères à l’état sauvage que j’étudiais à l’époque, ainsi que la réaction de ces dernières. Le protocole imposait, pour chaque site de nidification, une visite avec observation d’au moins une minute fin mars, une autre fin juillet-début août et une dernière en octobre, mais ces visites étaient plus fréquentes pour les colonies situées autour de chez moi.

La présence de frelons à pattes jaunes en chasse devant une colonie est exceptionnelle en mars ou en avril, très rare en mai ou en juin. La pression de prédation commence à se faire sentir en juillet, et ne cesse d’augmenter jusque fin août pour se maintenir ensuite à un niveau élevé jusqu’à ce que les colonies de frelons soient tuées par le froid. Certains automnes doux, j’ai pu observer des colonies d’abeilles mellifères actives jusqu’en décembre, et subissant la prédation des frelons.

Le comportement le plus couramment observé du frelon en chasse est un vol stationnaire dos à l’entrée du nid, à l’affût des butineuses de retour [Photo1] et [Photo2]. De nombreuses attaques échouent, mais il arrive en général à ses fins dans un délai d’une à deux minutes. Une fois qu’il a capturé une abeille, il va se poser dans la végétation proche, plus rarement au sol, pour faire dégorger le nectar à sa proie et s’en nourrir, puis la dépecer pour ne garder que le thorax musculeux riche en protéines qu’il rapporte à son nid pour nourrir les larves [Photo3]. Je n’observe le plus souvent qu’un ou deux frelons en chasse en même temps, mais en fin de saison ce chiffre peut dépasser la dizaine.

Quand le trafic des butineuses est devenu très rare ou s’arrête à cause de la pression de prédation, les frelons tentent alors d’attraper les abeilles qui se tiennent en barbe ou en boule à l’entrée du nid. Ils volètent autour, ou bien se posent et s’approchent des abeilles en marchant. [Photo4] Si l’une d’entre elles se détache du groupe pour les attaquer, elle a de forte chance d’être capturée.

Parfois, aucune abeille n’est visible à l’extérieur du nid. Les frelons se posent alors près du trou d’entrée, déambulent autour en marchant et vont parfois introduire la tête dans le trou pour la ressortir presque aussitôt. J’interprète ce comportement comme un test pour évaluer l’intensité de la défense des gardiennes qui se tiennent près de l’entrée à l’intérieur du nid. Stade ultime, les frelons entrent et sortent librement du nid. La colonie est morte ou tellement affaiblie qu’elle ne peut plus s’opposer au pillage du couvain, sa fin est alors très proche.

D’autres comportements moins fréquents peuvent être observés, comme un vol d’exploration autour de l’entrée du nid, le frelon faisant fréquemment plusieurs fois le tour du tronc quand celui-ci est situé dans un arbre. Le plus souvent, le frelon se met ensuite en chasse, mais il peut parfois s’en aller, sans que ce départ puisse être relié à un comportement plus agressif des abeilles. Quand plusieurs frelons chassent devant un nid, une rixe éclate parfois entre deux individus, et l’un des deux finit généralement par abandonner le terrain. J’interprète ce comportement comme un combat entre frelons appartenant à des colonies différentes.

En tout début de saison, quand la prédation par les frelons débute, les abeilles ne modifient pas leur comportement. Le trafic à l’entrée du nid reste normal. Très vite cependant, le stress de la colonie va se traduire par divers indices. Le plus visible est le rassemblement des abeilles en un groupe compact à l’extérieur de l’entrée du nid, prenant la forme d’une boule quand elles sont peu nombreuses, ou d’une barbe plus ou moins importante. Cette barbe de défense est un indice de la prédation des frelons à pattes jaunes même si aucun d’entre eux n’est présent au moment de l’observation.

Les entrées et sorties sont aussi affectées. Les sorties sont souvent freinées, les abeilles sortant et s’agrégeant à la barbe sans s’envoler immédiatement. Puis certaines s’envolent brusquement d’un vol rapide et direct. Lorsque la pression de prédation est encore faible, le trafic peut redevenir normal après le départ du frelon. À l’inverse, quand la pression se fait forte, le trafic peut cesser totalement ou presque.

Les abeilles qui rentrent au nid, qui sont les plus menacées d’être capturées, adoptent une stratégie d’évitement quand le frelon fond sur elles. Il est très rare que ce dernier capture une proie à sa première tentative, ou même à la deuxième. Certaines colonies accentuent ce moyen de défense : les butineuses de retour adoptent, à l’arrivée au nid, alors qu’elles sont encore assez loin du frelon, un vol en crochets brusques, en zigzag, rendant leur capture encore plus difficile.

Certaines colonies réagissent par la construction d’un rideau de propolis qui restreint l’ouverture de l’entrée et facilite la défense contre les frelons. [Photo5] Ces colonies adoptent en quelque sorte la stratégie d’une ville assiégée derrière ses remparts. La destination de ce mur de propolis est prouvée notamment par le fait qu’il disparaît, ou du moins est réduit au printemps au moment de l’afflux de nectar afin de favoriser le trafic des ouvrières, et qu’il réapparait ou s’étend au cours de l’été. Les souches domestiques sont sélectionnées pour leur faible propension à la propolisation afin de faciliter la manipulation des cadres. Ce comportement est donc un indice intéressant de souches à l’état sauvage ayant subi la sélection naturelle sur plusieurs générations, ce qui a conduit au contraire au développement de cette capacité de propolisation.

Les abeilles mellifères orientales (Apis cerana) ayant coévolué avec le frelon présentent un comportement de défense original, la boule de chaleur. Le frelon mourant à une température légèrement inférieure à celle qui est létale pour elles, les gardiennes se groupent en boule autour de lui, vibrant des ailes pour faire monter la température. Elles se dispersent aussitôt qu’il est mort pour ne pas connaître le même sort. Ce comportement a été quelquefois signalé chez des abeilles mellifères européennes, je ne l’ai personnellement jamais observé.

Ne pouvant accéder au cœur des nids d’abeilles mellifères à l’état sauvage que j’observe, ne pouvant donc estimer le taux d’infestation par le varroa ou l’état des provisions comme il est possible de le faire dans une ruche, je ne peux pas attribuer la mortalité que j’observe à une raison particulière. Mais je ne vois pas de relation linéaire entre mortalité hivernale et présence à l’automne de frelons à pattes jaunes : des colonies non attaquées peuvent mourir, et des colonies très fortement attaquées (notamment une devant laquelle j’avais observé jusqu’à 12 frelons en chasse en même temps) peuvent survivre.

Plus étonnant : des colonies d’abeilles mellifères situées à proximité immédiate d’un nid de frelons à pattes jaunes peuvent survivre à l’hiver. En février 2017, une colonie, logée dans un trou à 14 m de hauteur dans un platane en bord de route, était vivante alors qu’un gros nid de frelons à pattes jaunes se trouvait à 25 m de hauteur dans le platane voisin. En février 2026, deux colonies se trouvant dans le mur sud d’une église étaient vivantes et rentraient du pollen alors qu’un nid de frelons pendait sous la corniche du toit, à 10 m de distance tout au plus.

Durant longtemps, j’ai cru que la mortalité automnale causée par les frelons pouvait au moins en partie être estimée à leur comportement et cela, même en l’absence d’abeilles visibles. Je considère comme vide un site de nidification occupé en juillet et attaqué alors par les frelons, mais ne montrant aucun trafic d’abeilles ni aucune présence de frelons en octobre. Par contre, toujours sans abeilles visibles, la présence d’un frelon en vol stationnaire, ou bien déambulant autour de l’entrée sans pénétrer dans le nid me fait considérer que la colonie d’abeilles est vivante. Si les frelons entrent et sortent librement du nid, je considère la colonie comme morte ou mourante à cause d’eux.

Mais une observation récente m’a obligé à réviser cette dernière certitude. Dans un nichoir placé dans un arbre, j’observe en octobre une colonie assiégée par les frelons – jusqu’à quatre en chasse en même temps -, qui fait la barbe et qui a suspendu presque tout trafic. Certains frelons se posent à l’entrée pour attaquer les abeilles de la barbe de défense. En novembre, je n’observe plus d’activité des abeilles, mais je vois un frelon à pattes jaunes sortir. La fente d’entrée du nichoir est presque entièrement bouchée par un rideau de propolis. J’en conclus que la colonie est morte. Mais surprise en février, la colonie est vivante, avec une forte activité et des rentrées de pollen, indiquant la présence d’une reine vivante et infirmant un trafic dû simplement à des pilleuses.

Il semble donc que les stratégies de défense mises en place par certaines colonies d’abeilles mellifères à l’état sauvage leur permettent de résister à de fortes pressions de prédation des frelons à pattes jaunes.

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