Accueillir et protéger, ruches de biodiversité chez Custos Apium

par TerranMagazines.

Interview menée par David Giroux à retrouver dans le treizième numéro de la revue Abeilles en liberté.

Adam et Karin vivent dans la Creuse, ils participent à un grand travail de sensibilisation autour des abeilles mellifères à l’état sauvage. Adam fabrique des ruches de biodiversité et des ruches-troncs qu’il installe depuis plusieurs années chez les particuliers. Vous pourrez les découvrir dans l’interview « Accueillir et protéger – Ruches de biodiversité chez Custos Apium » paru dans le n°13 d’Abeilles en Liberté, mais également dans le film Etre avec les abeilles de Perrine Bertrand et Yan Grill dont la sortie en DVD est prévue très prochainement.

Ci-dessous l’extrait intégral tiré du film, suivi de l’interview de David Giroux :

Extrait vidéo du film Etre avec les abeilles

David Giroux : Bonjour Adam et Karin, pourriez-vous vous présenter brièvement ?

Nous sommes un couple anglo-hollandais et nous vivons dans le département de la Creuse. Nous nous sommes rencontrés à Melbourne en 1998 et sommes arrivés en France en 2005. À la recherche d’un mode de vie plus en lien avec la nature, nous souhaitions produire notre propre nourriture dans un environnement sain; nous nous sommes alors lancés dans la mise en place d’un petit jardin vivrier. Intégrer des pollinisateurs dans notre projet était la suite logique. En accueillant notre première ruche, notre intérêt pour les plantes mellifères grandit en même temps que la volonté de fabriquer des habitats plus adaptés à leurs besoins.

Nous avons développé un jardin mellifère qui puisse proposer du nectar tout au long de l’année, c’est ainsi que commença notre aventure avec les abeilles. Aujourd’hui, 10 ans plus tard, nous installons des ruches de biodiversité chez les personnes qui le souhaitent, nous donnons des conférences sur l’apiculture naturelle et participons aux enquêtes de suivi des colonies sauvages. Nous n’avions jamais envisagé qu’accueillir deux colonies d’abeilles au fond du jardin (dont une est toujours vivante aujourd’hui) deviendrait une activité à plein temps.

DG : Comment se sont déroulés vos premiers pas en apiculture ?

Comme beaucoup au début, nous avons décidé d’avoir une ruche pour le loisir, avoir un peu de miel et polliniser nos arbres fruitiers. Nous avons donc acheté deux ruches en 2012, auprès d’un apiculteur qui vivait à deux heures de chez nous. À l’époque nous ne connaissions rien aux abeilles. Nous avons lu quelques livres et assisté à des conférences d’une association locale. Lors des deux premières années, nous inspections régulièrement nos ruches et traitions nos colonies. La deuxième année, nous avons prélevé une petite récolte mais je me demandais déjà pourquoi ces interventions répétées étaient nécessaires. Nous avons décidé d’appliquer une politique non-interventionniste et de laisser les colonies vivre leur vie et travailler dans notre jardin. La récolte de miel n’était pas importante pour nous. On s’attendait à ce que nos abeilles périssent puisque c’est ce que nous annonçaient tous les apiculteurs mais nous ne comprenions pas pourquoi elles ne survivraient pas sans nos interventions. Sans même ouvrir la ruche, nous pouvions voir que les colonies étaient fortes, elles essaimaient et continuaient à prospérer.

D’autres essaims sont arrivés dans notre jardin, je les ai capturés puis enruchés. J’ai commencé à fabriquer quelques Dadant pour héberger les essaims issus de nos ruches et ceux qui se posaient spontanément chez nous sans savoir d’où ils provenaient. J’ai finalement localisé l’origine des essaims : un arbre creux qui hébergeait une colonie à quelques centaines de mètres. Je trouvais que l’essaimage était un phénomène fascinant puis j’ai lu le livre de Tom Seeley Following the wild bees. La saison suivante, je me suis décidé à capturer des essaims en les attirant directement dans les ruches. Je ne suis pas certain que l’on pouvait appeler cela de l’apiculture mais je me suis soudainement retrouvé avec de nombreuses colonies, plus comme un collectionneur que comme un apiculteur.

DG: Vous avez des abeilles depuis plusieurs années sans aucun traitement, quels seraient vos conseils pour réussir dans cette voie ?

Tout ce que je peux dire c’est que ces colonies proviennent d’essaims d’abeilles mellifères à l’état sauvage. Aucune d’elles ne subit d’interventions ou n’est traitée. Le taux de mortalité est de 20 % pour les colonies fondatrices (âgées de moins de 12 mois) et de 7 % pour les colonies établies. Je trouve des colonies dans les arbres ou les cheminées, et elles survivent malgré les années qui passent. Comme elles proviennent de sources inconnues mais probablement de colonies sauvages, mes abeilles se comportent et survivent comme des colonies sauvages, c’est-à-dire en totale autonomie. Il semble donc que la part d’une génétique locale forte et résistante soit importante, proposer un bon habitat et ne pas intervenir renforce la santé de la colonie et sa probabilité de survie.

Adam creuse un tronc
Adam creuse une ruche tronc avec une gouge réalisée par le forgeron local.

DG: Tu fabriques des ruches de biodiversité, peux-tu nous en dire plus sur leurs caractéristiques et sur les raisons de ces particularités ?

J’ai réalisé toutes sortes de ruches ces dernières années et j’ai partagé ces idées et techniques avec un petit groupe de fabricants de ruches alternatives en France, Angleterre et États-Unis. Notre objectif premier n’est pas de proposer des ruches facilitant la pratique de l’apiculteur, mais bien d’élaborer un habitat propice au bien-être des abeilles. Désormais les ruches que je fabrique sont à peu près similaires, c’est-à-dire proche d’un arbre creux avec une possibilité de faire une petite récolte de miel. Je conçois désormais trois types de ruches, une pour faire de petites récoltes de miel, une ruche de biodiversité ou de ré ensauvagement et des ruches-troncs de tout format. Ces dernières sont élaborées dans le but d’attirer des essaims avec des entrées qui ressemblent plus à des tunnels, en plus de cela les parois ont une double épaisseur et une couche d’isolation (copeaux de bois ou liège). L’intérieur est d’un seul tenant vertical d’environ quarante litres. L’intérieur des parois n’est pas lisse mais au contraire brut afin d’encourager les abeilles à ajouter de la propolis dans les interstices. Il n’y a ni cadres, ni barrettes, ce qui permet des constructions de cires libres, ainsi les abeilles placent leurs rayons comme elles le souhaiteraient naturellement. Le but est de copier l’intérieur d’un arbre et non pas de placer des cadres dans une large boîte. C’est un habitat vertical, étroit, sans zone de coins froids et avec une bonne isolation.

DG: Tu as recherché des colonies sauvages partout autour de chez toi, combien en as-tu trouvé ? Beaucoup de personnes pensant que cela n’existe plus, quels sont tes conseils pour les trouver et les observer ?

La quête de colonies sauvages est une activité des plus plaisantes. La méthode que j’utilise est simple, je me promène dans la campagne pendant l’hiver, mémorise des arbres qui potentiellement pourraient accueillir des abeilles tout en conduisant ou en promenant mes chiens. Plus tard, lors d’une chaude journée de printemps avant que les feuilles des arbres soient trop présentes, je retourne sur ces emplacements et recherche le vol des abeilles à contre-jour. Si vous êtes chanceux, vous pourrez observer des allées et venues autour d’un arbre ; en suivant l’axe emprunté par les abeilles, vous trouverez l’entrée qui – bien souvent – n’est pas visible à partir du sol. C’est une méthode simple qui en plus vous fait faire un peu d’exercice.

Nous avons également découvert de nombreuses colonies dans les murs d’églises ou de châteaux, elles sont plus faciles à observer tout simplement parce qu’il n’y a pas d’obstacle devant empêchant d’apercevoir le trou de vol. Même dans ce cas, une bonne paire de jumelles peut s’avérer utile. L’année dernière, j’ai trouvé cinq colonies dans différents bâtiments d’un petit village historique proche de chez moi et cinq autres dans une seule et même église. Souvent dans les vieux villages français, les colonies sont installées en hauteur des rues les plus passantes sans que personne ne s’en rende compte. Nous avons récupéré environ trente colonies sauvages ces dernières années. Les abeilles mellifères à l’état sauvage sont partout mais nous ne les voyons pas car nous ne les cherchons pas.

Ruche dans arbre
Ouverture de la séparation entre le corps de ruche et la petite hausse pour permettre aux abeilles de stocker un peu de miel à récolter. Les abeilles accèdent à cette hausse par un trou de 45 mm, ainsi la zone où se trouve le couvain n’est pas dérangée. Et, Ruche Custos installée sur une plateforme à 3 mètres de hauteur.

DG: Pourquoi rechercher des colonies sauvages et ne pas acheter des abeilles de races sélectionnées ?

Nous ne sommes plus intéressés par des abeilles pour la production de miel, par conséquent les critères de sélection d’un apiculteur tels que la productivité ou la douceur ne présentent aucun intérêt pour nous. Nous recherchons des abeilles qui soient capables de survivre seules, pas forcément des abeilles noires mais plutôt des abeilles locales sauvages. Bien entendu, lorsqu’un essaim décide de s’installer dans une de nos ruches, nous ne pouvons pas nous assurer de son origine exacte, il peut très bien provenir de la ruche d’un apiculteur qui avait acheté une souche sélectionnée et qui sera, de ce fait, moins résistante qu’un essaim issu d’une colonie sauvage. Cela représente un risque lorsque vous capturez un essaim dans une zone où il y a d’autres apiculteurs, mais souvent lorsque la colonie survit, en quelques années la génétique s’adapte à nouveau à l’environnement local. Aussi, il convient d’observer préalablement l’environnement dans lequel on souhaite installer une ruche et de s’assurer de la présence d’abeilles qui ne proviennent ni d’une exploitation ni d’un rucher, car les abeilles qui adopteront ce type d’habitat devront survivre sans manipulation, ni traitement.

DG: Avez-vous une idée du taux de survie de ces colonies d’abeilles à l’état sauvage ? Est-ce qu’il est encore possible d’avoir une influence positive alors que l’espèce originelle semble « polluée » par la sélection humaine ?

Dans le but de respecter le déroulement de l’étude à laquelle nous participons, il faudra attendre 2024 pour être plus précis. Un projet de suivi d’abeilles en Nouvelle Aquitaine, piloté par Vincent Albouy de l’OPIE et Jean-Claude Poupart de Veilleurs d’abeilles est en cours, il concerne plus de deux cents colonies sauvages, nous sommes en charge de la zone la plus au nord. En visitant chaque colonie trois fois par an et en utilisant un processus de comptage strict, nous espérons pouvoir déterminer si ces colonies survivent d’une année sur l’autre ou bien si les habitats sont repeuplés chaque printemps. Concernant nos colonies, beaucoup ont plus de cinq ans. Les arbres et les cheminées qui abritent des abeilles depuis quelques années ont le même âge. Cependant il est important d’effectuer un suivi strict pour établir des conclusions fiables.

DG: Est-ce que le non-traitement est un chemin difficile ?

Pas du tout. Nous ne sommes pas des apiculteurs professionnels, donc pas d’interventions ni d’inspections. Nous suivons des colonies sauvages depuis la même période où nous avons décidé d’héberger des colonies sans jamais intervenir et nous voyons que le taux de survie est proche de celui que l’on rencontre à l’état naturel. Les deux types de colonies se portent très bien.

La cavité parfaite
La cavité parfaite en forme, volume et dimensions. Finalisé manuellement, l’intérieur sera laissé brut pour permettre aux abeilles de « propoliser » les parois.

DG: Quels sont vos projets une fois ces données collectées ?

Le plan est simple : continuer de placer des ruches dans la campagne pour proposer des habitats aux abeilles mellifères. Finalement, cela devient un grand projet de réensauvagement. Et notre action serait d’autant plus positive si nous parvenions à convaincre les apiculteurs d’installer quelques ruches de biodiversité afin de compenser toutes ces colonies gérées pour la production de miel. Nous pourrions ainsi  créer un réservoir de biodiversité.

DG: Quels sont, selon vous, les chemins à explorer pour continuer à améliorer les conditions de vie des abeilles ?

Je vois les abeilles mellifères comme deux différentes entités aujourd’hui : les abeilles exploitées et les autres. Les abeilles mellifères à l’état sauvage semblent mieux s’adapter aux problèmes qu’elles peuvent rencontrer, même le varroa. J’explique ces résultats par le fait qu’elles ne subissent pas le stress des inspections et qu’elles ne sont pas dans des ruches fabriquées pour faciliter le travail de l’apiculteur (contrôle et transhumance) au détriment de leur bien-être. Ceci étant, entre le fait de suspendre des ruches dans les arbres et les pratiques de l’apiculture commerciale, on doit pouvoir trouver un juste milieu pour une apiculture durable et respectueuse. Je ne souhaite pas m’étendre sur l’apiculture commerciale car cela est une activité complètement différente de la nôtre. Une ruche dans un jardin n’est pas une apiculture à but commercial alors pourquoi la conduire comme les professionnels visant une production ?

Nous observons des colonies qui survivent dans la nature année après année, nous tentons donc de dupliquer cet environnement naturel au plus proche. En faisant cela, les colonies sont moins stressées, en meilleure santé et plus fortes, le risque de perte lié au stress est ainsi supprimé. Les problèmes auxquels sont confrontées les abeilles sont suffisamment nombreux, (pesticides, perte d’habitat naturel, etc.), alors pourquoi leur en ajouter par le biais de nos manipulations ? Pour que les colonies d’abeilles puissent être en bonne santé et ne pas dépendre de l’administration de traitements, il faut laisser une chance aux abeilles d’être des abeilles, c’est-à-dire des êtres vivants qui sont avant tout sauvages et qui étaient adaptés à ce mode de vie il y a encore quelques décennies.


Retrouvez le treizième numéro de notre revue sur la boutique des éditions Terran Magazines :

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