Quand les chiffres parlent

Article de François Villatte extrait du troisième numéro d’Abeilles en liberté (voir liens en pied de page).

L’importance des pollinisateurs dans la production fruitière semble mal cernée par la profession, pourtant les données disponibles dans la littérature sont sans appel : ce secteur économique dépend entièrement des pollinisateurs.

(Or, sans conscience de cet énorme service rendu, ou feignant l’ignorer, les arboriculteurs oublient de modérer le recours aux traitements phytosanitaires… tuant ainsi la « poule aux œufs d’or » !).

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Pollinisateurs et production de fruits

Si le rôle des insectes pollinisateurs dans la production de fruits et légumes est globalement reconnu par le grand public et les professionnels, son importance et les chiffres exacts sont peu connus. Une enquête publiée en 2011 par l’INP de Toulouse (1) rapporte que « Sur les 19 arboriculteurs interrogés, 8 n’arrivent pas à quantifier l’impact des pollinisateurs sur leurs rendements. Parmi les 11 qui l’ont évalué, 4 l’ont chiffré à 50%, le reste entre 20% et 40% […] lorsque les problèmes de pollinisation sont évoqués, quasiment aucun arboriculteur ne cite les pollinisateurs comme cause. » Alors, concrètement, un pommier sans pollinisateur, ça donne quoi ?

Nous allons tenter dans les lignes qui suivent de le savoir en examinant les données disponibles dans la littérature scientifique, sans avoir la prétention d’être exhaustifs. Dans le monde, les plantes poursuivent différentes stratégies pour assurer leur pollinisation : le vent, les insectes, les oiseaux et même les mammifères sont autant de véhicules permettant au règne végétal de transporter le pollen pour garantir une fécondation efficace. Cette dernière permet le brassage génétique nécessaire à l’adaptation des espèces aux conditions environnementales. Sous nos latitudes, la pollinisation des fruits est largement assurée par les insectes, dans des proportions variables.

La pomiculture

Commençons par la pomme. La pomiculture a en France une longue tradition derrière elle et le marché, qui se monte à 700 millions d’euros, se partage entre la pomme de table et la pomme à cidre. Afin de connaître précisément le rôle des insectes pollinisateurs dans la production de pommes, des scientifiques ont encagé des pommiers ou des branches de pommiers pour interdire l’accès des
insectes aux fleurs, puis ont comparé les résultats à des pommiers non encagés. Il est apparu que l’absence de pollinisateurs divisait la récolte par un facteur allant de 20 (2) à 335 (3).

Pour un pomiculteur une division de la production par un facteur – ne serait-ce que de 20 – est synonyme de cessation d’activité. Par conséquent, à ce niveau de dépendance, il est possible de conclure que la
production de pommes dépend entièrement des insectes pollinisateurs. L’abeille domestique en fait partie, mais elle n’est pas la seule : les abeilles solitaires et les bourdons assurent également une grosse partie du travail, dépassant même parfois l’efficacité d’Apis mellifera (4). En Angleterre, l’apport des pollinisateurs en termes économiques dans la production de pommes a été chiffré à 92 millions de livres, rien que pour 4 variétés (4).

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Poire, cerise, abricot, etc.

La récolte de poires est, elle, divisée par un facteur 8 si aucun insecte ne participe à la pollinisation (5). Concernant la cerise de table, l’absence de pollinisateurs diminue la récolte par un facteur 15 (6). Le rendement de certaines variétés de griottes, espèces pourtant autofertiles et considérées comme indépendantes de la pollinisation entomophile, peut être divisé par un facteur allant de 2 à 15 en l’absence de pollinisateurs (7).

Pour certains cultivars d’abricots, l’absence de pollinisateurs peut oblitérer totalement la production, aucun fruit n’ayant été comptabilisé dans les cages excluant les insectes pollinisateurs (8, 9). Une étude menée sur une variété de pêche montre que la récolte est divisée par 2,5 en l’absence d’insectes pollinisateurs (10).

Notons que la présence de pollinisateurs autres qu’A. mellifera peut éventuellement augmenter l’efficacité de cette dernière dans la pollinisation, comme cela a été montré pour la production d’amandes aux USA (11), c’est donc les pollinisateurs dans leur ensemble qu’il faut considérer (12).

Par conséquent, même si la dépendance envers la pollinisation entomophile semble dépendre des variétés cultivées, il est possible de conclure que l’absence de pollinisateurs induit directement la chute, voire la disparition des récoltes de nombreux fruits. Pour ces derniers, la pollinisation entomophile n’est pas un « plus », mais le déterminant premier. Le destin des insectes pollinisateurs et des arboriculteurs est donc étroitement lié et toute diminution des premiers entraîne automatiquement un impact direct sur les seconds.

Recensement arboricole alarmant

Entre 1994 et 2016, 34 000 apiculteurs ont disparu en France (13). En Allemagne, 75% de la biomasse entomologique volante ont disparu sur les 27 dernières années (14). En 2010, un recensement arboricole montrait une diminution de 20% des surfaces de pommiers (type de verger le plus important en surface) sur les 10 dernières années (15). Pendant la même période, 3 000 exploitations moyennes et grandes, spécialisées en arboriculture, mettaient la clé sous la porte (16).

Bien entendu, les exploitants sont confrontés à de nombreuses difficultés et d’autres paramètres contribuent aussi largement au climat délétère auquel ils doivent faire face. Cependant, comme le montre l’enquête citée au début, les arboriculteurs ont des difficultés à chiffrer la contribution de la faune entomologique sur leur rendements, pourtant fondamentale pour leur production.

Les traitements phytosanitaires étant particulièrement intenses en arboriculture, avec 35 traitements annuels en moyenne dont 9
contre les insectes (17)
, il semble qu’un travail d’information soit nécessaire à ce niveau afin de trouver ensemble des solutions pour gérer au mieux les insectes pollinisateurs en général et les abeilles en particulier.

>> Références :

1. Enjeux de la pollinisation pour la production agricole en Tarn-et-Garonne, Projet Capstone, INP, 91è Promotion, 2011

2. Palmer-Jones T., Clinch P.G. (1967) Observations on the pollination of apple trees (Malus sylvestris Mill.), New Zealand
Journal of Agricultural Research, 10:1, 143-149,

3. Palmer-Jones T., Clinch P.G. (1966) Observations on the pollination of apple trees (Malus sylvestris Mill.), New Zealand Journal of Agricultural Research, 9:2, 191-196,

4. Garratt MPD, Breeze TD, Boreux V, Fountain MT, McKerchar M, Webber SM, et al. (2016) Apple Pollination: Demand Depends on Variety and Supply Depends on Pollinator Identity. PLoS ONE 11 (5)

5. Landgridge D.F., Jenkins P.T. (1975) A study on pollination of ‘Winter Nelis’ pears, Australian Journal of Experimental Agriculture and Animal Husbandry, 15: 105–107.

6. Langridge D.F, Goodman R.D. (1973) The role of honeybees in pollination of cherries’. Australian Journal of Experimental Agriculture and Animal Husbandry 13: 193–195.

7. Hansted L., Grout B.W.W., Eilenberg J., Dencker I.B., Toldam-Andersen T.B. (2012) The importance of bee pollination of the sour cherry (Prunus cerasus) Cultivar ‘Stevnsbaer’ in Denmark, Journal of Pollinisation Ecology, 10(16), 2021, p124-129

8. McLaren G.F. and Fraser J.A. (2010) Pollination compatibility of « Sundrop » apricot and its progeny in the « Clutah » series, New Zealand Journal of Crop and Horticultural Science, doi.org/10.1080/01140671.1996.9513934

9. Manino A., Porporato M., Patetta A., Berra L., Carli C., Pellegrino S., 2010, Pollination requirements of apricot : ten yearsresearch in Piedmont (Italy),

10. Peaches and Nectarines, Pollination Aware Case Study – The Real Value of Pollination in Australia, de Keogh R.C., Robinson P.W. et Mullins I.J. 2010

11. Brittain C, Williams N, Kremen C, Klein A-M. 2013, Synergistic effects of non-Apis bees and honey bees for pollination services. Proceedings of the Royal Society B 280: 20122767.

12. Park, M.G., Orr M.C., Danforth B.N. 2010, The role of native bees in apple pollination, New-York Fruits Quaterly, Vol. 18, Numb. 1, Spring 2010

13. Données ADA France

14. Hallmann CA, Sorg M, Jongejans E, Siepel H, Hofland N, Schwan H, et al. 2017, More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas. PLoS ONE 12(10): e0185809.

15. Agreste Primeur, numéro 277, janvier 2012

16. Filière fruits – Quels enjeux ? Groupe permanent fruits et légumes APCA, Chambre d’Agriculture d’Île-de-France, octobre 2013

17. Agreste Primeur, numéro 323, mars 2015


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