Des abeilles tueuses en Europe ?

Article rédigé par François Villatte dans le second numéro de notre revue Abeilles en liberté.

Des abeilles tueuses en Europe ? RIDICULE ! Pas tant que ça…

En 1978, pour la promotion de la sortie du film L’essaim aux Etats-Unis mettant en scène des abeilles semant la dévastation sur leur passage, la production annonçait que les horribles insectes « remplissaient l’écran de leurs vrombissements terrifiants et de leur présence floue noire et jaune ». Le fantasme de l’invasion des « abeilles tueuses », propagé aussi bien par le cinéma que la presse, prenait corps et devenait une réalité.

Apiculteurs apprentis sorciers et avatars hybrides

Cette histoire prend racine dans la biologie. En effet, le comportement défensif d’Apis mellifera scutellata, une sous-espèce parente de notre abeille européenne mais originaire du continent africain, est considérablement plus marqué que chez nos placides avettes. L’africanisation de l’abeille sur la majeure partie du continent américain, qui a commencé il y a des décennies, correspond à la formation et à la progression géographique de versions génétiques hybrides, un phénomène qui peut poser de sérieux problèmes.

Les apiculteurs européens courent-ils le même risque ? C’est ce que nous allons essayer de voir dans les lignes qui suivent, à l’aide des connaissances scientifiques publiées, sans pour autant tomber dans le sensationnalisme des films « catastrophe ». En premier lieu, il faut savoir que les abeilles du continent américain étaient, à l’origine, issues de souches d’A. mellifera importées d’Europe (surtout ligustica) vers 1860.

Tout a commencé en 1956 au Brésil, lorsqu’un certain W.E. Kerr a rapporté d’Afrique du Sud 75 reines d’Apis m. scutellata en vue d’ »améliorer » les cheptels locaux. Les sous-espèces pouvant tout à fait se croiser, l’idée était de sélectionner des croisements avantageux d’un point de vue apicole. Tout allait bien jusqu’à ce que, suite à une erreur de manipulation, 26 essaims avec leurs reines prennent la poudre d’escampette en 1957.

Au fil du temps, les colonies filles de ces essaims d’origine se sont croisées avec des abeilles locales, et la génétique dite « africanisée » a commencé à s’étendre géographiquement. Trente-trois ans plus tard, le phénomène atteignait les États-Unis et, actuellement, toute la partie sud des USA est concernée. Pourquoi tant de bruit à propos de ce changement génétique ? La raison réside surtout dans la capacité des hybrides à défendre leur domicile.

En cas d’approche par un animal (être humain compris), les piqûres sont 4 à 10 fois plus fréquentes et les poursuites, assurées par 10 à 30 fois plus d’abeilles, peuvent se faire sur des kilomètres (1). Par ailleurs, le rayon de défense de la colonie peut atteindre plus de 100 m (2). Pour ces abeilles, tout intrus est identifié et traité comme tel. La réponse à l’ouverture d’une ruche est donc particulièrement virulente. Bien que ces caractéristiques varient d’une colonie à l’autre, on comprend l’impact sur le monde apicole et les populations.

Outre leur comportement fortement défensif, les colonies africanisées présentent différentes particularités biologiques qui expliquent leur caractère invasif, comme par exemple un essaimage hyperfréquent (jusqu’à 16 fois par an) (1) et la propension à quitter la ruche/cavité occupée si elles considèrent que les conditions environnementales sont défavorables.

Abeilles tueuses

Plusieurs scénarios plausibles

Mais nous sommes loin du continent américain, me direz-vous. C’est exact, mais nous sommes aussi loin de l’Asie et le frelon asiatique a pourtant pris pied en Europe. Dans un monde de plus en plus mondialisé avec des échanges intercontinentaux multiples, les phénomènes de colonisation deviennent possibles. Ainsi, des reines d’abeilles d’Amérique latine sont importées en Europe, parfois à partir de régions où des abeilles africanisées sont présentes, par exemple Buenos Aires en Argentine (3, 4).

Examinons quelques scénarios éventuels. Première possibilité : des drones (mâles d’abeilles, encore appelés « faux-bourdons ») pourraient être importés par erreur avec des accompagnatrices dans des cages de reines. Ce risque est quasi-nul car il suppose une erreur de manipulation de la part de l’exportateur associée à un non-respect des procédures d’entrée sur le territoire européen (destruction des accompagnatrices). Deuxième scénario : une ou des reines africanisées pourraient être importées par erreur. Ce risque est réel car les abeilles africanisées n’hésitent pas à coloniser des ruches habitées, orphelines ou non (5).

Ce phénomène, très variable d’une région à l’autre, peut toucher 40 % des colonies (6). D’autre part, une supersédure au sein d’une colonie en ruche dont la reine d’origine européenne s’est accouplée avec des drones africanisés peut aboutir à l’apparition d’une reine hybride. Troisième éventualité : un lot de reines importées pourrait contenir une ou des reines s’étant accouplées avec des drones africanisés. Ce risque paraît élevé, car il a été montré que ces derniers sont en surnombre par rapport aux autres (7), ce qui augmente leurs chances d’accouplement. En supposant maintenant que des gènes africanisés arrivent en Europe, exerceraient-ils un effet ? Ne seraient-ils pas « dilués » par les gènes européens ? En effet, certains gènes, dits récessifs, « s’effacent » devant d’autres, dits « dominants ».

Pas de chance, les gènes responsables du phénotype africanisé sont dominants (1). Une ouvrière hybride aura donc le comportement de défense typique mentionné plus haut. Ce dernier semble être surtout transmis par voie paternelle et les reines européennes fécondées par des drones africanisés produisent donc des ouvrières dont le comportement défensif est proche de la sous-espèce A. m. scutellata d’origine (8).

Un risque bien réel auquel il faut se préparer

Certains objecteront avec raison que le génotype africanisé est surtout adapté à un climat tropical et que nous sommes donc protégés de facto par nos hivers rigoureux. Oui, mais voilà : ces derniers resteront-ils rigoureux avec le changement climatique en cours ? De plus, les températures hivernales dans certaines régions comme le sud de l’Espagne sont relativement clémentes. En outre, des colonies africanisées ont été trouvées à des latitudes plus nordiques que la limite prédite par certains auteurs (9).

Il est à noter que le Canada a interdit les importations d’essaims en provenance des États-Unis pour prévenir, entre autres, une africanisation de son cheptel (les importations de reines restent cependant autorisées). Par ailleurs, la biologie n’est jamais fixe, elle évolue constamment, les capacités d’adaptation sont donc imprévisibles. Cependant, une différence importante entre l’Amérique et l’Europe pourrait s’opposer à une telle propagation chez nous : bien que des colonies d’A. mellifera sauvages existent dans nos contrées (voir l’article sur le sujet et l’enquête correspondante dans le premier numéro d’Abeilles en Liberté), leur nombre est largement inférieur à celui des populations en place dans le nouveau monde où elles trouvent refuge dans toutes sortes de cavités (arbres creux, véhicules abandonnés, regards de drains…).

Ces colonies ont été africanisées progressivement via les phénomènes décrits plus haut et sont désormais des réservoirs de gènes hybrides. Leur multitude rend impossible toute action significative pour lutter contre le phénomène. Les apiculteurs sur le continent américain ont donc le choix entre le remérage constant de leurs colonies avec des reines européennes ou le travail avec des colonies africanisées.

Il est en effet possible de faire de l’apiculture avec ces hybrides, moyennant des adaptations. Les apiculteurs au Brésil semblent s’en être accommodés. Pour conclure, même si le risque d’un début d’africanisation en Europe est faible, il existe. Par conséquent, il devrait être discuté au sein des cercles apicoles car il est toujours préférable de se préparer à une éventualité, même si elle ne survient jamais, que d’improviser à la hâte des demi-solutions lorsque le problème se présente. Ces précautions n’ont pas été prises avant l’arrivée du varroa en Europe, nous connaissons tous le résultat.

Bibliographie :

  1. http://articles.extension.org/pages/73118/africanized-bees:-better-understanding-better-prepared
  2. Spivak, M., D.J.C. Flecher, M.D. Breed (eds). 1991. «The “African” Honey Bee ». Westview : Boulder CO.
  3. A. Dietz, R. Krell, F.A. Eischen. « Preliminary investigation on the distribution of africanised honey bees in Argentina ». Apidologie, Springer Verlag, 1985, 16 (2), pp. 99-108.
  4. « Assessment of the mitochondrial origin of honey bees from Argentina », A.H. Abrahamovich1, O. Atela, P. De la Rúa, J. Galián, Journal of Apicultural Research and Bee World 46(3) : 191–194 (2007).
  5. Dietz, A., C. Vergara, M. Mejia, R. Krell. 1989. « Forced queen usurpation in colonies of Africanized and European honey bees in Argentina ». Proc. XXXVII Apimondia Int. Congr., Rio de Janeiro, Brazil, pp 88-92. Bucharest, Rom. : Apimondia Publ.
  6. Vergara, C., A. Dietz, A. Perez de Leon. 1993. « Female parasitism of European honey bees by Africanized honey bee swarms in Mexico ». J. Apic. Res. 32 : 34-40.
  7. Otis, G.W., O.R. Taylor, M.L. Winston. 2002. « Colony Size affects reproductive attributes of African honey bees (Apis mellifera L.) » In Erickson, E. R.E. Page, A.A. Hanna (eds) Proceedings of the 2nd International Conference on Africanized Honey Bees and Bee Mites. Root : Medina, OH.22-32.
  8. Hunt, G.J. and E. Guzmán-Novoa 2002. « Behavior genetics of defensive behavior in Africanized honey bees ». In Erickson, E. R.E. Page, A.A. Hanna (eds) Proceedings of the 2nd International Conference on Africanized Honey Bees and Bee Mites.
  9. Kono Y, Kohn JR (2015) « Range and Frequency of Africanized Honey Bees in California (USA) ». PLoS ONE 10(9) : e0137407. doi : 10.1371/ journal.pone. 0137407).


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